Lire entre les lignes de la littérature jeunesse

Longtemps considéré comme de simples mioches occupant une position subalterne dans la famille, les enfants sont aujourd’hui au cœur de la reconfiguration des modèles familiaux. Repenser leur position sociale implique notamment de repenser leur rapport à la littérature. A l’école comme l’explique Sylvain, instituteur en classe de CP, ou pour le plaisir d’après Noémie, libraire spécialiste jeunesse, la littérature est révélatrice des distorsions dans l’apprentissage de lecture mais aussi de l’émancipation accordée aux enfants.

« Bambin », « marmot », « loupiot » ou encore « chérubin » sont autant de mots désignant les enfants. Or, ces mots sont probablement méconnus voire exempts de leur vocabulaire. Au sein de la famille ou à l’école, l’apprentissage de la lecture et la littérature jeunesse sont aujourd’hui des éléments clés dans la construction éducative et sociale de l’enfant. Tout commence sur les bancs de l’école par l’apprentissage et la maîtrise de la lecture, éléments clés dans l’intégration et la construction sociale d’un individu.

Apprendre à lire et apprendre à aimer lire

L’apprentissage se joue notamment dans le cadre scolaire : « La classe de CP est charnière dans l’apprentissage du décodage et de l’encodage de l’écrit », précise Sylvain en ajoutant que la lecture est indissociable de l’écriture. Il y a là un levier fort dans la réduction ou la reproduction des inégalités socio-économiques. Sylvain constate effectivement que la famille est un autre pan important dans l’appréhension de la lecture : « Le processus de familiarisation à la lecture se fait aussi au sein de la famille. »
Par ailleurs, le cercle familial a une influence considérable sur l’apprentissage de l’enfant, le favorisant ou le pénalisant : « Quand il y a un manque flagrant de lexique et de vocabulaire dans la famille, l’enfant réussi à décoder mais il ne met pas de sens. » Tout enfant n’est pas égal devant un livre, qu’il s’agisse du Monde de Némo ou des sept tomes d’Harry Potter. En ce sens, Sylvain s’attache à mettre en place des dispositifs pour venir en aide aux élèves en difficulté, tel que l’Aide Pédagogique Complémentaire qui permet de travailler en groupe restreint, de trois à quatre élèves, des objectifs personnalisés.
En parallèle, Sylvain précise l’importance de l’instrumentalisation de la lecture dans le développement du goût de lire. Ainsi, il propose régulièrement à ses élèves un corpus de lectures non obligatoires en lien avec les thématiques abordées en classe. Il constate que « le caractère volontaire de la lecture fait qu’ils apprécient beaucoup le moment ». Or, aimer lire, c’est aussi enrichir son vocabulaire et donc avoir la capacité de nommer de ce l’on est, ressent et voit. De fait, apprendre la lecture est un enjeu éducatif et social essentiel. Mais c’est aussi se construire en tant qu’individu de par le contenu des lectures.

Fini les princesses désespérées, bonjour la représentation

Livres jeunesse, Lea Terrec
Livres jeunesse, Lea Terrec

Les thématiques et représentations présentent dans la littérature jeunesse permettent à l’enfant une forme d’identification et de reconnaissance de soi. Les questions d’inclusivité et de représentativité sont en effet au centre du livre jeunesse contemporain ; « aujourd’hui les livres rapprochent de la manière dont le monde évolue », explique Noémie. Elle observe une démultiplication des thèmes abordés : la sexualité, le deuil, le racisme ou bien le vivre ensemble. Aujourd’hui, le temps des princesses affaiblies et des preux chevaliers propriétaires de châteaux forts est révolu ; et pour de bon ! La représentation de genre est par exemple de plus en plus abordée sous le prisme de l’égalité. Noémie évoque également des ouvrages tels que Autant de familles que d’étoiles dans le ciel de Chazerand et Sauvage qui met en avant le fait qu’ « il n’existe pas qu’un seul modèle de ce qu’est la famille », aidant l’enfant à appréhender les potentiels changements de sa vie personnelle.
Or, grandir en se sentant vu et représenté, c’est grandir légitime. Ce renouvellement des thématiques montre à la fois une volonté d’inclusivité du monde littéraire mais aussi un changement social plus global qui pousse l’enfant à être au monde comme un acteur à part entière.

Construire librement son rapport au monde

Toute œuvre littéraire – qu’elle soit destinée à la jeunesse ou non – étant porteuse d’idéologies et de représentations, le choix du livre que l’on met dans les mains des petits humains est donc crucial. Puisque porteur d’idées, le livre contribue à la formation de l’esprit critique et l’imaginaire d’un futur citoyen. Le jeune lectorat est ainsi amené à façonner lui-même son appréhension de l’autre et du monde qui l’entoure. « Il existe des albums fait uniquement de questions pour interroger l’enfant sur son propre rapport au monde, il est acteur de sa lecture », explique Noémie.

Loin des carcans traditionnels plaçant l’enfant comme sujet, il s’agit désormais de lui donner des clés de compréhension et de le laisser évoluer librement. Ici se fait la rencontre entre un modèle familial reconfiguré et pluriel et une littérature jeunesse en plein renouvellement. Tous deux en adéquation pour l’émancipation de l’enfant, du gamin, mouflet ou autre galopin.

Louise Pihet
Photographie par Lea Terrec

Édito: Riez jeunesse !

Il faut autoriser les enfants à rire pour accroître leur espace de liberté. Ils doivent pouvoir penser large, penser critique. Dans un monde où faire rire peut tuer, il est grand temps de consacrer les albums jeunesses qui ne se prennent pas au sérieux. Tout n’est pas désespéré, au Furet du Nord Poisson-Fesse est le livre pour enfant le plus vendu de sa catégorie. Aux antipodes de la vulgarité, il n’a que son nom de trivial. Le petit poisson fait rire les enfants et leur permet de penser librement, en commençant par les autoriser à dire « fesse ». Rien que ça, ça veut dire beaucoup : les autrices refusent de rendre tabou un mot qui ne l’est pas. L’apprentissage et l’éducation ne passent pas que par les récits didactiques. Victor, petit garçon croisé au détour de deux rayonnages, adore Poisson-Fesse parce que « Il est rigolo. Il joue, fait la fête et s’amuse ». Ces actions banales ne sont pas anodines : elles font comprendre à l’enfant que s’amuser avec les autres, quels qu’ils soient, est permis.
Le petit héros des mers ne fait pas miroiter que tout est aussi rose que ses écailles, c’est aussi ça l’esprit critique. Rire pour questionner ce qui nous entoure, pour questionner les autres. Victor poursuit sa tirade : « Steve [personnage du livre], il est gentil avec Poisson-Fesse. ». Steve n’est pas explicitement gentil. Il est ouvert et se refuse aux jugements hâtifs. Il prend du recul. Il rit avec ou vers les autres, mais jamais arbitrairement. Après s’être esclaffé une énième fois à la prononciation du nom du petit poisson et avoir dit que « quand même, c’est vrai qu’il ressemble à des fesses », Victor conclut : « C’est bien d’être gentil. ». Preuve que le rire et la liberté de penser n’empêcheront jamais la tolérance.

Marta Roger-Germani

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