Le centre social des Trois Quartiers, à Tourcoing, compte plus de 55 % de seniors parmi ses adhérents. Dans une société obsédée par la performance, cette structure associative lutte contre l’isolement et l’obsolescence programmée des aînés. Anaïs, 23 ans, y travaille au quotidien. Son combat : leur permettre de retrouver une place, du lien social et du plaisir dans un monde occidental qui les considère souvent comme « inutiles ».
Une odeur d’eau de Cologne mêlée à des bruits d’enfants : c’est ce qui nous frappe en entrant en plein milieu de l’atelier cirque, une activité intergénérationnelle qui a lieu le mercredi. Les cheveux blanchis et la peau joliment drapée par le temps, Annie, une des participantes s’exerce au diabolo. Ses yeux bleus rieurs échangent un regard complice avec son petit-fils qui lui aussi participe à l’atelier. Des actions comme celle-ci, il y en a plusieurs par semaine au centre social.
Après avoir pris l’habitude de faire tourner sa vie autour du travail, cela peut être fastidieux d’apprendre à vivre sans ce dernier. C’est le défi de beaucoup de seniors qui entrent à la retraite. Pour beaucoup « Le passage à la retraite est une fracture. Le corps lâche, l’emploi du temps devient un désert. Et la peur de cet après s’installe, surtout quand on n’a pas su l’anticiper », déclare Anaïs. Dans une société occidentale où la production économique renvoie à l’utilité ou encore à la valeur, ne plus produire peut renvoyer à un message assez violent : « Vous ne produisez plus, donc vous n’êtes plus. »
Cependant, ce n’est plus ce que pense Anaïs : « La retraite, on voit ça un peu comme la date de péremption de la personne, sauf que ce n’est pas vrai. » Les personnes du troisième âge, c’est son quotidien, son métier et elle n’est pas d’accord avec l’image qu’on leur attribue. « Je rencontre plein de retraités qui ont une vie plus remplie que la mienne alors que j’ai 23 ans, je travaille et je suis des cours. »
« Inactifs » mais pas inutiles
D’autant plus que les seniors du centre savent se rendre très utiles. Saïd, le directeur, insiste sur l’engagement des doyens qui participent aux différents projets. « Ce sont des gens qui sont très présents, mobilisés et volontaires parce qu’ils viennent donner de leur temps. » Les ateliers couture et tricot par exemple œuvrent à confectionner des vêtements chauds pour les offrir aux sans domiciles fixes de la ville. Cet engagement bénévole chez les aînés dépasse les grilles du centre : selon le Baromètre de la France bénévole 2023, 36 % des 65-74 ans pratiquent le bénévolat contre 21 % de l’ensemble des adultes.
Si le bénévolat sert a priori à aider les autres, il peut parfois nous aider nous-même. Être engagé crée du lien, cela crée une communauté ; pour eux, c’est « leur bulle, leur oxygène », assure Anaïs.
Des gardiennes du passé
Vendredi, c’est Atelier Créa. Une quinzaine de petites dames mettent la main à la pâte ; en ce moment la thématique, c’est Noël. D’un côté, l’une peint des étoiles en vert, Annie elle, saupoudre des paillettes sur sa pomme de pin pendant qu’un débat se crée à propos de la robe de Martine. Une robe noire en tulle avec des petites étoiles dorées, elle l’a apportée pour la raccourcir.
Une des participantes lui lance « pas trop court non plus la robe, hein! » ; une autre réagit « Ah ce décolleté moi, je ne pourrais pas… Mon homme, c’est un vieux ! » Cela fait ressurgir un souvenir de jeunesse d’une autre dame qui nous raconte qu’avec son premier salaire, elle s’était achetée un débardeur, un short marron et des collants comme c’était à la mode. Son père, qui était espagnol, l’avait vu descendre ainsi et avait hurlé « Putana ! Va t’habiller ! ». Ces discussions, ces souvenirs partagés, ont le pouvoir de nous en apprendre plus sur l’histoire de la villes et des moeurs prônées. Ici, on comprend qu’il y a eu à Tourcoing des émigrés espagnols, et que de s’habiller d’une certaine façon était mal vu ; pour certaines qui ont connu cette époque, ça l’est encore.
Le grand projet du moment, c’est Désirée. Désirée, c’est une géante imaginée, pensée, dessinée par elles. D’après ces dames « elle se fait désirée » car cela fait près d’un an qu’elles attendent de voir le résultat final de leur création. Là, elle est en cours de construction, le bas du corps tout en bois lui est déjà fini.
D’après Arianne, pour habiller la géante, « on coud beaucoup et on coupe aussi ». Désirée, une fois terminée, sera la représentante du centre social des Trois Quartiers ; dans la grande poche de son tablier, il y aura des ciseaux pour représenter la couture, de la laine pour le tricot et une corde à sauter pour le sport. En plus de s’amuser, ces dames perpétuent une tradition de la région Hauts-de-France, celle des géants, une coutume héritée de rites moyenâgeux.
Ces actions permettent aux personnes âgées de lutter contre leur isolement : pour beaucoup d’adhérents, ces moments de sociabilité sont les seuls. Ils s’entraident à faire face à certaines épreuves de la vie. Anaïs se souvient d’une adhérente qui devait affronter la maladie de son mari, « plus que des partenaires d’ateliers ses camarades ont été un véritable soutient dans cette épreuve ». Plus qu’un simple passe-temps, le centre devient une communauté, une vocation, une raison de vivre sa seconde vie, celle de retraité.
Kahina Hadjeras
Merckel Loussif (photos)
Zoom sur…
L’isolement par le numérique
Remplir ses documents administratifs, recevoir des photos de sa famille, recevoir un renseignement à la gare. Tant de gestes du quotidien qui peuvent sembler tout à fait anodin, mais mais qui ne sont plus possible de réaliser sur autre chose que des plateformes numériques. Elles sont donc une source de rupture pour une part non négligeable de la population. Ces actions ont un point commun, elles nécessitent des connaissances et des équipements informatiques.
Les personnes âgées, surtout les plus précaires, sont particulièrement touchées par ce phénomène de « fracture numérique ». L’avènement de l’ère numérique étant arrivé tardivement dans leur vie, certains n’ont pas dû l’utiliser sur leur lieu de travail et n’ont pas su s’approprier ces outils par la suite.
Ne pas disposer de ces ressources contribuent à une forme d’exclusion de la société, et à l’accroissement du sentiment de solitude. Selon la dernière étude réalisée par Les Petits frères des pauvres, 530 000 personnes de plus de 60 ans sont en situation de « mort sociale ».
Pour tenter de panser cette problématique, certaines associations proposent des cours de numérique. C’est le cas de la Maison des potes, à Narbonne (Aude), qui en propose chaque semaine et y enseignent les fondamentaux. « Certains ne savent même pas créer d’adresse mail ». Ils laissent également des ordinateurs à disposition afin de permettre à ceux qui ne sont pas équipés de pouvoir réaliser sur place leur démarches administratives. Ce lieu permet non seulement de combattre la dite « fracture numérique» mais aussi de recréer un lien social très abîmé par la solitude.
Même lorsqu’il s’agit de lutter pour un enjeu numérique, l’humain est la solution
Zoé Romero
Vidéo – Retraité et engagés!
Réalisée par Louann Malardé