Contre le vendredi noir, une société tout en couleur

by eva.cointre@academie.esj-lille.fr

C’est en ce week-end du Black Friday que le mouvement populaire Indignons-nous s’organise à la bourse du travail de Lille Fives autour d’un événement engagé, le “Bloque Friday”. Les membres du collectif se réunissent la journée du samedi 29 novembre pour offrir une initiative au plus grand nombre. Elle unit les individus et leur propose de nouvelles alternatives à la consommation frénétique, à travers différents ateliers éco-responsables qui promeuvent le savoir-faire et de la débrouille.

C’est une véritable balade qui s’offre aux Lillois dans cette salle du rez-de-chaussée de la bourse du travail de Fives, lieu symbolique des travailleurs qui réunit huit organisations syndicales. Tous passent d’ateliers en ateliers, y font des rencontres et tissent du lien. C’est aussi l’objectif de l’événement, “se réunir avec des gens qui partagent les mêmes valeurs”, explique Gaëlle qui tient un stand de couture. “Ici”, elle continue, “pas de discours moralisateur et culpabilisant, on montre d’autres voies”.

Journal indépendant « La Brique », acteur contre la sur-consommation © Eden Meurice-Cardinal

Née aux Etats-Unis dans les années 1960, la journée du Black Friday s’impose dans les magasins par des publicités et promotions parfois trompeuses, tactiques des entreprises pour créer l’illusion de réductions imbattables et de bonnes affaires. Des phénomènes comme le Black Friday ont un impact inévitable d’un point de vue environnemental, et tendent à encourager une logique consumériste, voire de surconsommation.

Ce qui se fait dans cette pièce de la bourse du travail c’est promouvoir l’émancipation des consommateurs et permettre leur indépendance face à des événements tel que le “vendredi noir”, en mettant en avant d’autres pratiques telles que la seconde main, le recyclage ou le réemploi.

 

Réparer et fabriquer pour contrer la logique consumériste 

Tournevis, ordinateurs, téléphones portables cassés s’accumulent sur une première table qui propose un atelier de réparation d’appareils électroniques. Sur le même pupitre, Gaëlle tient son stand de couture, loin d’être une professionnelle, elle prône pourtant la débrouille, tout le monde est capable d’apprendre de nouvelles choses”. Attelée à une autre table où s’empilent savon de Marseille, gros bocaux, bouteille de lessive et râpe à fromage, Agnès propose un atelier DIY (do it yourself) lessive. “Il y a un vrai plaisir dans le “faire” ”, exprime-t-elle. 

Nous avons une dépendance à des trucs qui ne nous satisfont pas”, elle ajoute. Agnès a appris à fabriquer sa propre lessive par le biais d’une amie, “cela fait plus de 10 ans que je fais ça”. Par cette pratique, elle consomme moins de plastique, transmet son savoir-faire dès qu’elle en a l’occasion, et s’extrait d’une logique du marché qui ne veut que sa dépense. Une jeune femme a les yeux rivés sur le stand, intéressée elle s’installe, Agnès est ravie et se fait une joie de lui apprendre.

 

Le savoir-faire, le partage plutôt que les biens

En poursuivant la promenade, celle-ci mène à Justin et Antoine, l’un est assis sur un tabouret, concentré les mains sur la roue d’un vélo, l’autre est debout en pleine conversation avec un usager qui demande conseil. Les deux copains accueillent dans un espace vélo et réparation. Ce que l’on remarque c’est ce souhait des membres du collectif de transmettre leur savoir-faire, “les gens deviennent acteurs plutôt que consommateurs”, précise Justin avec un sourire. Si les deux amis sont présents ce jour-là, c’est également pour créer et transmettre du lien, quelque chose qui leur tient particulièrement à cœur.

Bricoler c’est faire ce que l’on peut avec ce que l’on a”, Justin nous donne sa définition du terme. Ici les deux copains contribuent à valoriser le réusage d’objets et le réemploi, mettant en avant un consommateur-acteur au centre et non plus sa pulsion d’achat. “Ce que l’on fait est une petite goutte, mais à la fin de l’après-midi il y a X personnes qui repartent avec leur vélo réparé, parfois par eux-mêmes”.
Un événement qui a ses limites – d’impact, de nombre et de communication – mais qui permet à certaines personnes de prendre le chemin de l’émancipation.

Contre une société marchande, pour une société conviviale

Pour Justin “à petite échelle on contribue déjà à démarchandiser la société”. Cette pratique qu’il prône vise à réduire la dépendance des individus au marché et à s’assurer de leur autonomie. La démarchandisation permet de repenser en profondeur la manière dont l’économie est organisée.

Atelier de réparation et de création proposé contre le Black Friday © Eden Meurice-Cardinal

 

Le vélo est un outil convivial” ajoutent Justin et Antoine, faisant référence à la notion du philosophe autrichien Ivan Illich. Ainsi chacun peut l’utiliser, sans difficulté, à des fins qu’il détermine lui-même. Pour le philosophe Illich une société conviviale est “une société qui donne à l’homme la possibilité d’exercer l’action la plus autonome et la plus créative, à l’aide d’outils moins contrôlables par autrui. La productivité se conjugue en termes d’avoir, la convivialité en termes d’être”.

À son échelle c’est ce que tente de reproduire cette petite journée pluvieuse du Bloque Friday ; se réapproprier les outils, promouvoir le savoir-faire pour s’extraire du jeu capitaliste, instaurer de la convivialité c’est-à-dire des rapports autonomes et créateurs entre les personnes et leur environnement. Le Black Friday n’est qu’une pièce d’un engrenage plus grand, par la convivialité on repense le système en redonnant aux citoyens la maîtrise de
leurs moyens de vie.

Elonë Hasani

 

 

  FOCUS – Le Black Friday en chiffres : une frénésie inarretable 

Le Black Friday a une nouvelle fois battu des records à l’échelle mondiale en 2025. En seulement 24 heures, 79 milliards de dollars ont été dépensés en ligne, soit +6 % par rapport à 2024. Cette croissance est largement portée par la montée du commerce mobile puisque 55 % des ventes en ligne ont été finalisées sur smartphone.

En France, la participation reste massive : 78 % des consommateurs ont profité de l’événement, avec un budget moyen de 231 €. Le Black Friday est également une étape clé dans la préparation des fêtes. En effet, pour beaucoup, la générosité de Noël s’accompagne du meilleur enn-ami des Français : leur pouvoir d’achat, avec 77 % des acheteurs qui l’utilisent spécifiquement pour leurs achats de Noël. 

Les comportements évoluent également du côté des outils. L’usage de l’intelligence artificielle a explosé : fini les lettres de Noël adressées au Père Noël, désormais votre lutin s’appelle Chat GPT. Grâce aux recommandations personnalisées, son utilisation pour le shopping a bondi de +805 %, et près de 4 Français sur 10 (34%) déclarent déjà y recourir pour préparer leurs achats festifs. 

Parallèlement, la recherche de consommation responsable s’affirme : 49 % des Français prévoyaient de profiter des promotions pour acquérir des produits reconditionnés ou de seconde main. Pour le patron de Vinted Monde, la France fait d’ailleurs figure de modèle : « si vous regardez l’ampleur du commerce d’occasion qu’il y a dans ce pays, c’est énorme », s’est enthousiasmé Thomas Plantenga au micro de Europe 1, « je ne connais aucun pays où c’est aussi développé. »

Le compteur à records ne devrait pas s’arrêter là : le Cyber Monday 2025, axé sur le high-tech, pourrait à son tour exploser les scores avec une prévision historique de 14,2 milliards de dollars de ventes en ligne aux États-Unis. Ce montant s’élèverait à plus de 44 milliards de dollars sur l’ensemble du week-end de Thanksgiving. 

Un seul verdict s’impose :  le plus dur ne sera plus de suivre les promotions disponibles mais de savoir encaisser cette machine que rien ne semble pouvoir arrêter. 

 

Isaure Cazes

Sources : Adobe Analytics, Ipsos, Rakuten Salesforce

Vidéo réalisée par Félix Jeanniard

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