Alors que le marché de Noël orne et illumine l’hypercentre de Lille, tout n’est pas aussi beau et clinquant qu’on pourrait le croire aux alentours de la Grand-Place. Quand on jette un œil aux petits commerçants plutôt qu’aux grandes firmes, la difficulté à rester implanter saute aux yeux. A la rencontre de commerçants touchés par ce problème.
Lors de vos balades entre République et le Vieux-Lille, jouez à un petit jeu : comptez le nombre de panneaux « À louer » accrochés aux murs de pierre. Vous n’aurez certainement pas assez de doigt pour les compter. Pas de chance : vous ne pourrez pas non plus ouvrir la porte du Be Bop Vintage.
Un phénomène trop récurrent
Gérant du Be Bop depuis 2017, Rodrigue Lecomte nous explique le problème global : « Les loyers sont hauts, il y a toujours eu ce problème dans l’hypercentre, mais là il n’y a que les gros groupes qui peuvent s’installer sans soucis, pour les petits commerçants c’est souvent trop cher. » En effet, comme l’explique l’OLAP (Observatoire des Loyers de l’Agglomération Parisienne), il y a eu une hausse des loyers de 42 % en dix ans dans la métropole lilloise. Les professionnels jugent même que Lille est la ville de province la plus chère de France en matière de loyers commerciaux. Plus de cinq rues dépassent les 2 000 € HT/m²/an.
Rodrigue poursuit : « J’ai eu de la chance, j’ai pu acheter, mais je sais que sans un alignement de bonnes nouvelles, j’aurais difficilement pu trouver un loyer accessible, et encore moins dans le centre. »
Ce phénomène fait peur, et les petits commerçants en pâtissent réellement. Augustin Poiteaux a ouvert il y a un peu plus d’un an un bar au concept particulier : un bar à échecs. Institut innovant, qui rassemble et sort de l’ordinaire, mais qui doit trop souvent serrer la ceinture en fin de mois. « Les loyers sont vraiment élevés, et surtout ils ne sont pas encadrés », comme l’explique Augustin, un propriétaire n’a aucune limite. Contrairement à un particulier, un commerçant peut voir son loyer augmenter sans aucun plafond imposé. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé au Chess’Bar : « En décembre dernier, on était installés depuis à peine quatre mois, et on a déjà eu une hausse de loyer ».
« Cela crée un effet boule de neige évident » – Augustin Poiteaux, gérant du Chess’Bar
Au-delà d’avoir du mal à s’installer, la désertification des commerces crée un cercle vicieux. « Quand on survit au loyer, on fait ensuite face à la baisse de fréquentation : les enseignes qui ferment autour attirent moins de clients dans la rue, donc après on en pâtit forcément », explique Augustin.
Face à ce phénomène, Juliette Sgarbi, commerçante lilloise, a lancé une pétition. Elle a récolté, depuis août, trois mille signatures. Nommée « À Lille, les loyers commerciaux étranglent les commerces. Il est temps d’agir. », elle vise à faire changer les choses. De plus, « lorsque leur activité connaît le succès, ce sont les bailleurs qui en tirent les bénéfices… en augmentant le loyer ou en exigeant un pas de porte. Le commerce indépendant crée de la valeur, mais c’est le foncier qui la capte », argumente Juliette. Cette hausse, et surtout l’absence de plafonnement, crée un réel danger pour les petits commerces, nuisant à la vie du centre de Lille, mais aussi à la possibilité de créer des établissements innovants.
« Il faut des actes concrets » – Rodrigue Lecomte gérant du Be Pop vintage
Un commerce de seconde main, tel que le Be Pop vintage, écologique et pas cher, aura de plus en plus de mal à s’installer dans le centre. Pour Rodrigue, installé depuis 2017, cette pétition lancée est un bon début mais ne suffit pas : « Il faut des actes concrets qui viennent d’en haut, et avec les municipales qui arrivent j’espère que ce sera une problématique majeure. »
A près de trois mois des élections municipales, ce sujet fera partie des débats pour gagner le cœur des électeurs.
Pablo Domene
Crédit photo : Maxence Panhalleux
ZOOM : Les employés victimes collatérales de la hausse des loyers : face à cela l’association ALORE
La fermeture définitive de Grand Scène, le 4 octobre dernier, s’ajoute à la longue liste des commerces lillois contraints de rendre les clés face à la flambée des loyers. Après la Maison du Donut, le Janken Manga Bar ou encore le Bistrot de Saint-So, le food court de la rue de Béthune n’a pas résisté à une équation devenue impossible : des charges qui montent et des marges qui tombent.
Une situation qui, après avoir frappé les petits commerçants, touche désormais les salariés, comme Mathis directement impacté par la fermeture. Pour beaucoup d’entre eux, cette précarité soudaine participe au rôle croissant des associations d’insertion, comme ALORE, de son vrai nom « Association Lille Orientation Relais Emploi », elle se mobilise pour offrir une aide immédiate lorsque l’emploi n’est plus là.
L’ancien employé a vu la fin de l’enseigne se jouer sous ses yeux et si certains qui étaient liés aux divers restaurants partenaires ont pu être mutés, la situation a été bien plus complexe pour les équipes du bar, directement employées par l’établissement. Pour une partie d’entre eux la transition a été plus longue « Ils n’ont pas encore touché le chômage. Ils ont postulé dans le quartier, mais les recrutements sont limités », explique Mathis. Dans ce contexte, les structures comme ALORE prennent tout leurs sens. Entre orientation et accompagnement, elles proposent des missions de transition le temps de retrouver une stabilité.
Une précarisation progressive d’un tissu entier d’emplois, loin d’être un simple effet secondaire, souligne le rôle désormais central des associations qui accompagnent les travailleurs vers un retour à l’emploi.
Raphaël Brun
Vidéo : Raphaël Bonnamy