Au marché de la poésie, renouer avec le besoin d’écrire

Le marché de la poésie est un rendez-vous littéraire incontournable, autant pour les chevronnés du lyrisme que les lecteurs curieux. Sa troisième édition a eu lieu du 12 au 14 décembre 2025, au Tripostal de Lille. Expositions, ateliers et animations, le ton est donné : chez certains, écrire est plus qu’une passion, c’est un besoin. Interrogées sur le sujet, Flora et Cécile, chacune associée à une maison d’édition, expliquent ce qu’on montre avec l’écriture… et ce qu’on ne montre pas.

Haïkus ou sonnets, en vers et en prose, aux rimes alternées puis embrassées. Des mots qui s’embrasent de l’ardeur insoupçonnée que dégage la poésie. Pourtant, écrire n’est pas un pouvoir magique ; chacun est capable de le faire avec de la pratique et de l’inspiration. Ce serait plutôt un sport, une gymnastique des mots qui s’exerce, ou un art, une toile vierge sur laquelle chacun dépose son pigment. Écrire, c’est une force capable de transcender les époques et de rassembler ses adeptes, le temps d’un week-end, dans la capitale des Flandres.

Flora, à droite, parle poésie avec les passants.

Le marché de la poésie de Lille est un lieu de partage entre des passionnés, des créateurs et leurs œuvres. Plus de 300 auteurs et éditeurs sont venus des quatre coins de la France et même de l’étranger avec un désir commun de proximité, d’abolir la distance entre le nom signant un poème et son lecteur. Un flot continu de visiteurs s’écoule dans les allées : il y a aussi bien des amoureux d’Arthur Rimbaud que des enfants récitant du Jean de La Fontaine. Et séparés de quelques mètres, il y a aussi les stands de Cécile et Flora.

Ce qu’on ne dit pas tout haut, on l’écrit tout bas

Cécile, de la Maison de la Poésie Rhône-Alpes, confie qu’elle aime écrire dans son temps libre. Il ne s’agit ni de poésie, ni de fiction mais d’une autobiographie secrète. Avec un sourire nostalgique, elle raconte : “Je me suis rendue compte qu’en général on se souvient plus des mauvais moments que des bons.” Depuis, elle inscrit ses souvenirs agréables du quotidien dans son journal intime. Elle ajoute : “J’essaye d’écrire au maximum pourquoi c’était bien, avec qui j’étais, où j’étais…”, car tous ces détails, on ne les retrouve pas précisément consignés sur les photos. Finalement, écrire transforme un instant figé en un vestige vivant, scellé précieusement sur des pages jaunissantes avec le temps. 

L’écriture est un refuge face au portrait pessimiste et hostile du monde qu’on nous rabâche tous les soirs au JT. Pour Flora, “Il y a une envie de partager des émotions, de se sentir moins seul, de mettre des mots sur des choses que l’on ressent”. Sa maison d’édition 10 pages au carré, est spécialisée dans le lancement de carrière de jeunes poètes, alors elle comprend ce besoin chez les nouvelles générations. S’exprimer à l’écrit devient plus aisé qu’à l’oral : si personne ne les écoute, les jeunes cherchent d’autres moyens d’exister dans une société où la singularité de chaque individu est peu à peu oubliée.

Sortir du silence

Tous ces lecteurs qui viennent au marché de la poésie sont peut-être eux-mêmes des écrivains dissimulés, comme Cécile et son carnet de souvenirs. Cette dernière affirme que “Parfois, ce qui fait la valeur de ce qu’on écrit c’est de savoir que ce ne sera pas publié.” L’écriture représente sa sphère privée, sa zone de confort.

Ou alors, c’est la méconnaissance du domaine et le manque de confiance qui peuvent empêcher des potentiels auteurs de se dévoiler. “A l’école, on nous apprend bêtement à trouver les figures de style… Mais c’est pas vraiment ça la poésie.” Comme Cécile le souligne, l‘approche académique n’apprécie pas la littérature à sa juste valeur. Il existe des conservatoires de musique mais on n’a jamais pensé à créer des conservatoires de poésie. Et selon Flora, ce n’est pas mieux en grandissant : “On ne connaît pas trop le milieu et ce que ça représente d’être édité… De loin ça peut paraître un peu obscur.” Le marché de la poésie invite donc chacun à faire le premier pas dans un univers de lettres qui a toujours existé, mais que le monde a tendance à trop laisser de côté.

Jeanne KONG CHAN

 Réflexion sur : Écrire sans témoin

Il y a des textes qui ne cherchent pas de lecteurs. Pas parce qu’ils seraient maladroits ou inachevés, mais parce qu’ils n’ont jamais eu vocation à sortir de l’ombre. À une époque où chaque mot peut devenir contenu, écrire sans témoin apparaît presque comme une anomalie.

On écrit aujourd’hui sous le regard permanent des autres. Même seul, le geste est souvent parasité par une question silencieuse : « Est-ce que ça mérite d’être lu ? » Pourtant, certains écrits n’ont pas besoin de validation. Ils existent uniquement pour celui qui les trace. Ce sont des phrases brutes, parfois bancales, qui ne cherchent ni à convaincre ni à séduire. Juste à rester.

L’écriture intime permet ce que peu d’espaces autorisent encore : la lenteur. Elle ne répond à aucune urgence, ne promet aucune récompense. Elle accompagne les pensées confuses, les souvenirs mal rangés, les émotions trop lourdes pour être dites. Sur le papier, elles deviennent supportables.

Ne pas publier, ce n’est pas se taire. C’est choisir un autre type de parole. Une parole qui ne se confronte pas, qui ne débat pas, qui ne s’explique pas. Une parole qui ne performe pas. Elle n’est ni utile ni rentable, mais elle est nécessaire.

À contre-courant de l’exposition permanente, écrire pour soi relève presque de l’acte de survie. Une manière de reprendre possession de ses mots, loin des écrans et du regard des autres. Car parfois, ce qui compte le plus dans un texte, ce n’est pas ce qu’il montre, mais ce qu’il permet de garder pour soi.

Eliott Boussier

La poésie : Un truc de vieux ?

Vidéo : Rose Cohen-Guittot

Photo et mise en page : Camille Nova

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