Le mercredi 19 novembre, face à une quinzaine d’étudiants, Audrey Miller, Catherine Dauriac et Héloïse Noisette ont réalisé une conférence sur le colonialisme des déchets. Cette conférence fait partie de la 22e édition du Festival des Solidarités Internationales lillois, dont le thème porte cette année sur « une énergie collective pour un monde durable ». A travers les réflexions des intervenantes sur le thème de l’hyperconsommation, la discussion a permis d’ouvrir des possibles sur des solutions et alternatives.
La conférence débute par un retour sur l’histoire de la société de consommation par Audrey Miller, docteur en histoire. La véritable accélération de la mise en place de cette société remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle rappelle : « Le tournant décisif, ce sont les années 60 avec la démocratisation du prêt-à-porter et la production de masse, remplacée rapidement par la mondialisation des chaînes de production et l’émergence de la fast fashion. »
Ces industries textiles soulèvent des critiques, d’abord sociales. Effectivement ce sont les pays pauvres du sud qui sont les pays producteurs où les travailleurs vivent dans des lieux insalubres avec des salaires dérisoires. Ensuite, le transport,les importations, les matières synthétiques polluent énormément. Et lorsque les vêtements arrivent en fin de vie ils sont renvoyés en déchetterie où pas même la moitié n’est recyclée. Le reste est transformé en ballot de vêtements renvoyés par bateaux dans les pays plus pauvres où ils sont vendus très chers aux populations locales.
« On ne devrait pas recevoir des vêtements dangereux pour la santé et de mauvaise qualité dans nos frontières. » Audrey Miller
Audrey s’insurge face au système actuel : « Il ne profite qu’aux transporteurs, aux milliardaires, et aux gouvernement. » Comme beaucoup d’activistes, elle réclame d’élargir la responsabilité des producteurs et des gouvernements. En France, il a fallu attendre 2022 pour que la loi AGEC s’applique aux textiles et mette en place l’interdiction de la destruction des invendus notamment.
L’idée de Audrey est de « durcir les obligations des marques, interdire la fast fashion et taxer les entreprises qui surproduisent ». Elle rajoute : « On ne devrait pas recevoir des vêtements dangereux pour la santé et de mauvaise qualité dans nos frontières, cela devrait être interdit. »
La présidente d’Ephata qui échange avec des étudiants sur l’impact environnemental de l’industrie du textile
A la fin des 30 glorieuses des critiques naissent mais il faut attendre les années 2010 pour que le sujet commence à préoccuper les gens du secteur textile. En 2015 le film documentaire The true cost met en lumière les dessous de cette industrie et marque une prise de conscience médiatique. Mais un engagement citoyen est aujourd’hui nécessaire face à l’individualisme actuel. « On se fiche des décharges textiles parce que c’est pas chez nous, sauf qu’un jour elle seront devant notre porte », rappelle Audrey.
Le véritable travail à faire est politique, il faut repenser le modèle économique. C’est au gouvernement de gérer les importations : « tout ce qui rentre en Europe doit être nickel, ce n’est pas au consommateur de vérifier la qualité de son produit », affirme la chercheuse en histoire.
Des solutions malgré tout
Catherine Dauriac, présidente de FashionRevolution, tente d’apporter des réponses aux étudiants présents. « La première chose à faire est de se questionner avec la méthode bisous : Est-ce que c’est un besoin ? A-t-on déjà quelque chose de semblable ? Quelle est son origine ? Il faut acheter moins et acheter mieux », insiste-elle.
Ensuite il s’agit de trouver des alternatives aux grandes marques de fast-fashion comme Zara, Kiabi, Bershka. On peut alors se tourner vers des friperies associatives et solidaires comme Ephatha. La friperie souhaite lutter contre la précarité du quotidien à travers la vente de vêtements de seconde main pour peu cher, de 50 centimes à 10 euros. Héloïse Noisette, la présidente depuis 4 ans explique la démarche : « Avec Ephatha, en plus d’être une friperie, on veut répondre au problème social au niveau local en organisant des repas solidaires chaque semaine. On accueille aussi des habitués qui viennent plus pour le lien social que pour acheter ». Au fil du temps le problème écologique apparaît et la friperie tente de répondre à la problématique de la pollution textile. Un nouvel espace couture est créé grâce à une trentaine de bénévoles qui se chargent de réparer les vêtements au lieu de les jeter. « Plus de gens ont compris que les vêtements pouvaient tourner, on voit du mieux dans la qualité des vêtements donnés », ajoute Héloïse.
En fin de conférence Audrey rajoute : « Ces friperies sont un véritable système de solidarité mais elles restent un pansement à l’inefficacité des gouvernements. Aujourd’hui ce qu’il faut faire c’est aller voter. »
Juliette Mateu
Crédit photos : Marylou Da Costa
ZOOM… SUR L’APPLICATION VINTED
Chaque année, des millions de vêtements quittent nos placards sans jamais être portés, consommant des ressources et générant des déchets invisibles. L’application lituanienne Vinted, créée en 2008, propose une alternative : vendre, acheter voire échanger des vêtements, des chaussures et accessoires d’occasion. Derrière chaque annonce, il y a une histoire : un pull aimé mais jamais porté… et qui peut continuer de vivre ailleurs. Les avantages sont concrets. Pour les vendeurs, c’est un moyen de faire ressortir du placard ce qui attendait d’être porté. Pour les acheteurs, c’est la possibilité de découvrir des pièces uniques à prix réduits. Au-delà de l’économie, c’est un geste écologique : prolonger la vie d’un vêtement limite la production neuve, réduit la consommation de ressources et freine la pollution textile, un secteur qui figure parmi les plus polluants de la planète. Cependant, le système a ses limites. La qualité des articles est inégale, les retours peuvent être compliqués et la confiance entre particuliers fragile. Ironiquement, la facilité de vendre peut encourager l’accumulation et la surconsommation de seconde main, rappelant que même dans un système « vertueux », la surproduction reste un défi. Vinted illustre une consommation plus réfléchie, où chaque vêtement revendu raconte un choix concret. Chaque pièce qui circule nous montre qu’il est possible d’agir à notre échelle, sans illusion, et que même de petits gestes peuvent changer la manière dont nous consommons et vivons avec le monde qui nous entoure.
Manon Bachelay
Crédit Vidéo : Anaëlle Mercier