Au « joyeux bordel » thérapeutique des Z’Entonnoirs

Dans le studio 147 de la Condition Publique à Roubaix, chaque lundi, le temps d’une émission, on ne fait plus la différence entre infirmiers et patients. Avec les Z’Entonnoirs, projet porté par l’Établissement Public de Santé Mentale de l’agglomération lilloise, la radio devient un outil thérapeutique.

Dix heures, c’est la conférence de rédaction. Comme toujours, Benoît est aux commandes et prend en charge la régie et l’animation. Les plus studieux ont préparé leur chronique chez eux, d’autres s’activent avec zèle pour boucler à temps. C’est à Azad de proposer son sujet, il planche pour la performance de Bad Bunny au Super Bowl. Goguenard, Hocine, qui participe à l’atelier depuis sept ans, rétorque : « C’est pas Bugs Bunny plutôt ? » Témoin depuis dix ans de cette ambiance bon enfant, Christopher, infirmier, se désole avec ironie d’un « joyeux bordel ».

Remettre un pied dans la société

Les Z’Entonnoirs, c’est un « bordel » sain. Depuis 2005, entre débats et plaisanteries, on y sociabilise. Atteints de troubles psychiques allant de la dépression, à la schizophrénie en passant par la bipolarité, les animateurs, tous suivis par le Centre médico-psychologique de Roubaix, souffrent souvent d’isolement. Hocine, lui, entend des voix depuis 1994. Les Z’Entonnoirs l’aident à faire le vide : « Avec les ateliers thérapeutiques, je me repose, je décharge tout dans le micro ou avec les copains et ensuite, je dors bien la nuit. »

Néanmoins, se retrouver au milieu d’inconnus et reprendre contact avec la réalité n’est pas toujours une mince affaire. « On est beaucoup pour lesquels ce genre de situation est éprouvante, ça nous apprend à les gérer », confie Clément. Atteint d’une dépression chronique sévère, il en est à sa 4e séance. En faisant entendre sa voix à la radio, il renoue petit à petit avec une société dont il s’est trouvé exclu. « Ça redonne confiance en l’utilité d’un dialogue entre les êtres humains », se réjouit-il. Aux racines des troubles psychiatriques se cache bien souvent une solitude chronique (En France, 17 % de la population en souffre), aggravée notamment par le tout numérique ainsi que par le stigmate persistant autour des maladies mentales. À noter qu’on observe plus abondamment ces maladies dans les classes défavorisées, faisant de la maladie mentale non pas seulement un fait médical, mais également un fait social et économique.

Conférence de rédaction des Z'Entonnoirs

Reprendre confiance en soi

L’horloge du studio indique 14 heures, l’émission est enregistrée dans les conditions du direct. Chacun y va de sa patte, aucun sujet n’est imposé. Nicolas se passionne pour les faits divers tandis que Maxime, au fil d’une biographie pointilleuse d’Édith Piaf, manifeste un intérêt aigu pour l’art. De son côté, Kamel décide d’aborder la maladie dans un texte cathartique sur la torture de tous les instants d’une personne assaillie par « les voix ».

Peu importe le sujet traité, tous constatent les bienfaits de la prise de parole, les infirmiers les premiers. « Ça permet de travailler le rapport à l’autre : une personne qui a tendance à prendre beaucoup de place dans les conversations va devoir se restreindre pour que tout le monde puisse parler », affirme Christopher. Prendre la parole cultive également la confiance en soi. La voix posée, avec éloquence et humour, Clément évoque la sortie d’un jeu vidéo à travers un texte qui a tout d’un travail journalistique rigoureux. Cette aisance, Clément en est conscient, il pourrait la mettre à profit pour se réinsérer dans le monde du travail. « Avec les Z’Entonnoirs, j’ai réalisé que j’avais des compétences », constate-t-il avec satisfaction. On estime que les personnes atteintes de troubles psychiques ont 2 à 3 fois plus de risque d’être au chômage que les personnes en bonne santé. En cause, une fois de plus, les stéréotypes qui pèsent sur elles.

Enregistrement de l'émission dans les conditions du direct

Un environnement bienveillant

Si l’exercice en effraie certains au départ, une dynamique de cohésion s’en dégage. À peine le premier interlude musical lancé, la tension se relâche au profit des rires. Au fil des conversations s’érige en mantra le souci de l’autre qui porte les traits d’une émulation saine. Une fois l’émission finie, tout le monde se félicite et rebondit sur ce qui a été dit. Ainsi, Mehdi loue la poésie de la chronique de Maxime, tandis que Lydie, infirmière, prend la parole pour réagir au texte de Kamel sur sa pathologie : « Tu dis parler de ce que tu es, mais tu n’es pas que ça ! ». Autour d’une table, on n’est plus seul face à la maladie, mais ensemble contre elle.

Ils n’ont pas tous les codes de la radio, c’est vrai. L’un a le micro mal placé, l’autre ne parle pas assez fort mais une chose est indéniable : tous se prêtent au jeu et prennent du plaisir. Aux Z’Entonnoirs, on se joue du stigmate autour de la maladie mentale pour mieux le déconstruire. À la Renaissance, dans la ville de Bologne, les internés de l’hôpital psychiatrique portaient la marque d’un entonnoir renversé sur la tête. Au micro, les animateurs l’arborent fièrement, faisant entendre, sur trois radios de la métropole*, leurs voix bien trop souvent invisibilisées.

Peut-on voir dans cette initiative le futur de la psychiatrie ? Si l’on se fie aux coupes budgétaires : non ! À la pénurie d’antidépresseurs s’additionne une campagne gouvernementale lacunaire sur la santé mentale, pourtant érigée en cause nationale par Emmanuel Macron… « Vous avez un problème de santé mentale, parlez-en à un ami ! Je trouve ça un peu léger comme slogan… », déplore Christopher.

* : Sur Radio Boomerang (89.7 FM) Tous les vendredis de 16h à 17h. Sur Radio Campus (106.6 FM) le mardi de 10h à 11h. Sur Radio RCV (99FM) le dimanche de 15h à 16h et le lundi midi.

Article par Jeff Le Rigoleur

Photos par Adrien Débias Saïd

Quelques chiffres clés: 

La santé mentale avait été désignée Grande Cause nationale en 2025 par le ministère du Travail et des Solidarités et celui de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées.

Cette décision avait été prise après une série de consultations d’experts et de sondages, permettant de constater qu’en moyenne 13 millions de personnes présentent un trouble psychique chaque année en France. 3 millions de personnes vivent, quant à elles, avec des troubles psychiques sévères. Par ailleurs, 53% des Français disent avoir été en souffrance psychique au cours des douze derniers mois, selon un sondage réalisé par l’Ifop

La santé mentale est devenue le premier genre de podcast suivi par les membres de la génération Z (regroupant les personnes nées entre 1997 et 2012) à travers le monde. Le sujet a également connu une croissance impressionnante en France avec un nombre d’écoutes qui a augmenté de 138 % au 1er trimestre 2022 par rapport à l’année précédente (Étude Culture Next de Spotify – 2022).

70 %, c’est la part des Français qui cautionnent un stéréotype concernant les personnes atteintes de troubles de santé mentale. Face à un chiffre aussi conséquent, la visibilité des personnes en situation de handicap à l’antenne se positionne comme une réponse potentielle. Celle-ci progresse toutefois très lentement. Elle est passée de 0,8% en 2021 (comme en 2016) à 1% en 2022. Cette augmentation, symbolique, est faible au regard de leur place dans la société : en 2024, 14,5% des 15 ans et plus sont en situation de handicap, d’après handicap.gouv.

 

Par Louis Bellehigue

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