Colères à l’écran, quand le cinéma s’empare de la lutte

Le cinéma le Méliès de Villeneuve-d’Ascq organise depuis le 1er octobre 2025 des projections/discussions dans le cadre d’un cycle intitulé Colères citoyennes. Mercredi 4 février une dizaine de spectateurs se sont réunis pour la projection du court-métrage Gilets jaunes du rond-point de Montabon, 8 et 9 décembre 2018 de Jean-Pierre Thorn (2019) et du film Les voies jaunes de Sylvestre Meinzer (2022). L’enseignant et chercheur Jacques Lemière présente les deux films et anime la discussion. 

« On est là, même si Macron le veut pas nous on est là !« . Il est 23h, le dernier film se termine à peine et les chants des spectateurs résonnent dans la salle de cinéma. La colère citoyenne crève l’écran, elle déborde et renaît dans ce lieu. 

En captant et mettant en récit des mouvements de lutte, le cinéma participe à leur prolongement dans les débats actuels et permet leur réappropriation. Les films de mouvements militants s’inscrivent dans une volonté de présenter un cinéma engagé où les réalisateur.ices sont acteur.ices du mouvement et du récit. Ils ne sont pas extérieurs aux messages de leurs sujets et de leurs films. Le spectateur n’est pas passif et joue lui aussi un rôle dans sa réception.

Filmer c'est s'engager

 Jean-Pierre Thorn, le réalisateur du court-métrage Gilets jaunes du rond-point de Montabon, 8 et 9 décembre 2018 passe tout un week-end avec son équipe sur un rond-point où les Gilets jaunes ont établi un campement. Il rencontre les militants, entend leurs histoires, et invite le spectateur dans ce lieu éphémère de la lutte.

« Jean Pierre Thorn a eu une vie d’homme et de réalisateur complètement chevillée aux luttes sociales et politiques de son pays et de son temps, il a toujours consacré sa réalisation aux mouvements collectifs », explique Jacques Lemière après la projection du court-métrage. Dans Oser lutter, oser vaincre, 15 mai-18 juin 1968 (1968), le réalisateur s’engage déjà au cœur des luttes de ses sujets, ici ce sont ses anciens compagnons d’usine qu’il filme pour son documentaire sur l’occupation de l’usine Renault-Flins. Jean-Pierre Thorn comprend très vite dans sa carrière le rôle qui lui incombe, armé de sa caméra. 

Si les deux films projetés ne sont pas réalisés dans la même temporalité, le premier étant un film de l’immédiat et le deuxième un film de l’après-coup, ils mettent tous les deux en lumière la solidarité et la convivialité du mouvement des Gilets jaunes. Montrer cet aspect chaleureux plutôt que des images violentes est un véritable choix politique. « Mes images prenaient une dimension inattendue qui s’opposait au flux d’agitation qui faisait le jeu des médias et du pouvoir répressif« , explique la réalisatrice Sylvestre Meinzer dans une note d’intention de son film lue par Jacques Lemière. 

Le micro est tendu à ceux qui n’ont pas souvent l’occasion de s’exprimer individuellement et de questionner la société. Il s’agit certes d’un groupe militant mais chaque voix a sa place dans le processus filmique entre sensibilités politiques et conditions de vie différentes.

Affiche du film projeté le mercredi 4 février

La réalisatrice Sylvestre Meinzer explique son rapport au son et à l’image dans cette même note. « Mon regard était si imprégné de cette tension que la lecture du monde s’en trouvait chamboulée, une herbe folle qui fouettait le trottoir, un chien qui tirait sur sa laisse, une bache qui prenait bruyamment la pluie, et je l’ai regardé fascinée ne les quittant des yeux qu’après avoir pris des images de leur agitation. » La réalisatrice a choisi de se détacher du témoignage traditionnel face caméra et a opté pour une superposition de séquences visuelles plus méditatives et abstraites et des voix des personnes rencontrées. « Quand je rentrais chez moi pour regarder ces plans et écouter ces voix, ces expériences les plus diverses remontaient à mon esprit, je prenais conscience de la liberté de ton, de l’expressivité des timbres, des parlers populaires je les trouvais finalement d’autant plus captivants qu’il n’y avait pas de visage dans lesquels les enfermer. » 

La discussion : faire revivre l'acte militant

Hall du cinéma Le Méliès

Le Méliès s’est éloigné de la séance classique pour proposer une double projection suivie d’une discussion/débat ouvert. Cette initiative bouleverse le rapport vertical habituel du cinéma, le spectateur devient actif dans sa réception de l’objet filmique. 

Le film et le mouvement qu’il met en lumière s’inscrivent dans une nouvelle temporalité, au moment de l’après. Jacques Lemière présente le cycle Colères citoyennes comme un projet sur la mémoire et la réception des publics : « Ici on pense à une réparation des torts plutôt qu’à une expression des colères brutes. » 

Les spectateurs sont unanimes, ils soulignent l’importance de s’appuyer sur ce film pour reconstituer l’histoire de la mobilisation. Une spectatrice, insiste sur l’importance de se sentir écouté, entendu et rendu visible : « Le film montre vraiment le fond de pensée des gens qui manifestent. » La discussion s’articule rapidement autour de témoignages des militants dans la salle et d’un désarroi partagé quant à la couverture médiatique du mouvement il y a quelques années et des discours toujours relayés et perçus comme trop éloignés de la réalité du mouvement. La colère ou plutôt l’engagement est toujours présent mais aujourd’hui il est intégré dans un processus de collecte des récits, de réflexions et d’écoute.

Filmer la lutte puis la montrer, même après plusieurs années c’est continuer à la faire vivre, faire émerger d’autres voix militantes souvent uniformisées par le traitement médiatique mainstream.

Tina Sylvain

La représentation médiatique des Gilets jaunes : mépris de classe et influence de l’opinion

   Le Conseil supérieur de l’audiovisuel avait, en 2019, mis en demeure France Télévision après que l’une des photos d’un rassemblement Gilets jaunes ait été modifiée par la chaîne. Cette modification (une pancarte « Macron dégage » était devenue simplement « Macron ») avait été perçue par les manifestants comme une censure, un détournement idéologique.

   Cette censure par l’image s’inscrit dans la lutte que peuvent mener les médias contre les manifestants et leurs actions. Le sociologue belge Jean-Louis Siroux analyse, dans le cas des Gilets jaunes, un mépris de classe médiatique. Ce mépris se manifeste entres autres par la manière dont ils présentent les manifestants montrés comme appartenant à des catégories sociales « périphériques », supposées peu informées ou plus manipulables. Cela participe à réduire la portée politique de leurs revendications et à maintenir une distance symbolique entre les élites médiatiques et les classes populaires.

   Il est intéressant de regarder la manière dont ce mépris s’est mis en place dans le cas des manifestations de 2018. Au début, les médias témoignaient d’une sympathie envers les Gilets jaunes qui agissaient dans les campagnes et avaient des revendications simples (retour de l’ISF et baisse des prix du carburant). Le discours se transforme lorsque les revendications portent sur le système et que les manifestants se retrouvent à Paris. À ce moment-là, les images utilisées sur les plateaux changent : on montre les casseurs, les voitures brûlées, les policiers. Tout est mis en place pour détourner des revendications. En bref quand elles sont menacés, les élites ont tout intérêt à décrédibiliser les manifestants, à mettre une distance avec eux, ce qui crée une véritable fracture inter classe, soulignant ainsi le rôle central joué par les médias dans la construction de l’opinion publique.

Tiago Lopes-Bouvier

Lounaé Benaitreau

Crédit photo et mise en page : Clémentine Moreau

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