Face à l’exclusion et l’isolement des personnes âgées, la colocation intergénérationnelle apparaît comme une réponse viable. Une initiative encore peu répandue mais qui ouvre de nouvelles perspectives en matière d’entraide et de solidarité entre les moins de 30 ans et les plus de 60 ans. Comme pour Gisèle, passée par le réseau Cohabilis.
« Direction les oubliettes ! » Au Moyen Âge, les prisonniers étaient enfermés dans des cachots, condamnés à une mort lente et oubliés dans l’obscurité la plus totale. Un millénaire plus tard, les oubliettes ont été remplacées par des maisons de retraite et les prisonniers par des personnes dites du troisième âge.
Si au premier abord cette comparaison peut sembler provocatrice, elle ne s’avère finalement pas si éloignée de la réalité. En effet, à l’ère du capitalisme, nos sociétés contemporaines reposent sur un principe phare : la productivité. Autrement dit, tout individu doit être productif dans les tâches qui lui sont confiées pour maximiser les rendements. Sur le marché du travail, « les seniors », âgés de 55 ans ou plus, connaissent un taux de chômage particulièrement important. « C’est la première phase de notre mise au ban », souligne Gisèle, secrétaire à la retraite. S’ensuit une exclusion progressive des personnes âgées, celles-ci n’étant plus « rentables » pour la société capitaliste. La création de maisons de retraite participe amplement à ce processus, où l’exclusion se mêle à l’isolement et où les résidants sont condamnés à attendre leur dernière heure, dépossédés de toute alternative.

Travaux de la Maison Santa Maria sur l’ancien site de l’Institution scolaire Sainte-Marie (projet porté par Habitat et Humanisme Nord Pas-de-Calais) – © Carla Baudry
« Ces colocations sont d’utilité sociale »
Pour Gisèle, les « oubliettes du troisième âge » n’ont jamais été un objectif de vie : « La solitude me faisait peur et je ne voulais pas m’enterrer dans une maison de retraite en attendant la mort. Alors je me suis posée deux questions : comment me redonner l’envie de me lever le matin et comment retrouver du contact social ? Je voulais vraiment être actrice de ma fin de vie. » Comme elle, de plus en plus de seniors se tournent vers un nouveau mode de vie : la colocation intergénérationnelle solidaire. Un vivre-ensemble partagé où se mêlent deux générations : les moins de 30 ans et les plus de 60 ans. Le réseau Cohabilis, l’un des grands noms qui portent cette initiative, insiste sur son caractère vital. « Ces colocations sont d’utilité sociale. Permettre la cohésion et l’entraide dans nos sociétés est primordial, surtout aujourd’hui où l’individualisme est de plus en plus présent », précise l’un des salariés. Une pratique qui s’est d’ailleurs institutionnalisée depuis 2018 avec la loi ELAN qui encadre juridiquement les modalités de sa mise en œuvre.
Une cohabitation avec des contreparties
En pratique, le senior peut louer ou sous-louer son logement et le partager avec un jeune de moins de 30 ans. Les deux parties se doivent ainsi de respecter quelques règles. « Notre but est de former un binôme où le courant passe bien. Le contrat permet de rassurer tout le monde, ça permet ensuite que la cohabitation se passe dans les meilleures conditions. Par exemple, l’aîné s’engage à demander une contribution financière modeste pour le logement tandis que le jeune doit effectuer des petites tâches », explique un bénévole de l’association Ensemble 2 Générations. Des services au quotidien comme l’aide informatique ou la préparation d’un repas. « Ça passe aussi par quelque chose de tout simple : la discussion autour d’un thé. J’apprends plein de choses grâce à ça. Je peux dire aujourd’hui que mon isolement est loin derrière moi », confie Gisèle. « Et puis c’est tellement agréable de se découvrir l’un l’autre », renchérit Jessica, sa binôme depuis un an.

Façade de l’association régionale Générations et Cultures : logements intergénérationnels solidaires – © Carla Baudry
Une initiative qui profite aux deux générations
Ce mode de vie a également le mérite de lutter contre l’isolement et la précarité des jeunes. « Une économie de loyer d’environ 240 euros par mois est réalisée en moyenne, sans compter les bénéfices en termes d’échanges et d’ouverture pour le jeune », précise le salarié du réseau Cohabilis. Il conclut : « Aider la jeune génération tout en apportant un soutien précieux aux personnes âgées, c’est l’objectif recherché et je crois qu’on y arrive très bien. »
La colocation intergénérationnelle solidaire se veut ainsi être une alternative « aux oubliettes contemporaines », un rempart face à l’exclusion et la solitude des personnes âgées. Selon un rapport de l’association Les Petits Frères des pauvres, en 2025, plus de deux millions d’aînés sont isolés de leur entourage proche. Un chiffre qui a bondi de 120% en huit ans.
Antoine Borey
Zoom : les colocations intergénérationnelles féminines
Un remède contre l’isolement et la précarité
Les colocations intergénérationnelles solidaires sont souvent présentées comme une réponse efficace à deux fléaux modernes : l’isolement et la précarité, à la fois des personnes âgées et des étudiants.
Pour les seniors, partager leur logement avec un jeune permet de rompre la solitude, de maintenir un lien social. Pour les étudiants, souvent confrontés à des loyers exorbitants dans les grandes villes, cette formule offre un hébergement abordable avec une présence adulte rassurante.
Des enjeux spécifiques pour les femmes
Cependant, pour les femmes, la donne est différente, car la présence d’un autre, d’un inconnu, peut être une source d’angoisse. Les craintes liées à la mixité peuvent freiner l’engagement dans ce type de colocation. Les femmes âgées, souvent plus vulnérables, peuvent redouter de se retrouver avec un colocataire masculin, par peur de maltraitance, d’abus de confiance, voire d’agressions. De leur côté, les étudiantes peuvent hésiter à partager leur quotidien avec un homme inconnu, plus vieux, qui pourrait profiter de leur aide pour abuser d’elle. Selon une enquête de l’Observatoire national des violences faites aux femmes, 80 % des agressions sexuelles sont commises par des proches ou des connaissances. Ces chiffres expliquent pourquoi certaines femmes préfèrent éviter les colocations mixtes.
Face à ces réalités, certaines agences spécialisées dans les colocations intergénérationnelles ont développé des offres non-mixtes, réservées aux femmes. Cette approche permet de lever les barrières psychologiques et de créer un environnement de confiance. Par exemple, l’association « 1Toit2Ages » propose des colocations exclusivement féminines, où les profils sont soigneusement sélectionnés et accompagnés. Les retours sont positifs : les femmes, qu’elles soient seniors ou étudiantes, se sentent plus en sécurité.