Depuis maintenant 15 ans, le Flow organise au côté de la Ville de Lille le Festival Hip Open Dance. Créé pour mettre en valeur la culture urbaine, cette année, le festival a accueilli l’exposition Le sol pour s’élever, d’Amaury Mayaya, dit Madya du 22 janvier au 6 février. Le jeune danseur nous sort de notre zone de confort et nous pousse à réfléchir à la danse, et plus particulièrement au break, comme moyen d’émancipation.
Entre deux rues ornées de graffitis colorés, l’exposition Le sol pour s’élever se fond dans le décor urbain du quartier de Wazemmes. C’est dans un cadre à la lumière violacée, calibrée pour mettre en valeur les tags sur les murs qu’Amaury Mayaya, Madya de son nom de scène, laisse de côté son sac de randonné quelques instants pour nous conter fièrement son aventure et le fruit de ses échanges aux quatre coins de l’Asie : « Je suis parti l’an dernier pour 300 jours en Asie pour documenter la culture du break, pour alimenter ma chaine YouTube et pour me nourrir d’un projet que je voulais voir grandir. »
Dans cette exposition itinérante, le jeune breaker et créateur de contenu nordiste retranscrit les expériences qu’il a vécu lors de son périple sous la forme de carnet de voyage. Par le biais de panneaux et par l’exposition des différents objets qu’il a collectés lors de son aventure sociologique et artistique, le Bboy (surnom donnée aux danseurs de breakdance) démontre comment le break peut être un intermédiaire qui permettrait aux danseurs et danseuses de se sortir d’un cadre de vie défavorisé. « C’est pas dans l’approche de la danse que j’avais envie de documenter ça, c’était plus : ce que la danse indique sur la société en elle-même », livre-t-il. La danse est un facteur culturel, propre à chaque pays, ce qui créé des mouvements et des styles de dance singuliers.
Danser pour exister
Armé de sa caméra et de son amour pour la danse, Madya décèle le profil de plusieurs artistes venus du Japon, de Hong Kong, du Cambodge ou encore de Taïwan. S’ils se distinguent par leur talent exceptionnel de danseur, ils brillent d’autant plus par leurs parcours de vie impressionnant. L’objectif ? Montrer comment la danse et principalement le break permet aux individus de se faire une place dans la société grâce à leur art. Ainsi, le nom de l’exposition prend tout son sens. Le sol, sur lequel les Bboy et Bgirl se livrent à des figures et à des danses d’une fluidité et d’une complexité technique hors du commun, leur permet de se faire remarquer sur la scène internationale et de donner un sens à leur vie.
Pour nous donner quelques exemples, Mayda nous cite notamment l’existence d’une ONG cambodgienne « Tiny Toons ». Cette dernière recueille les enfants à la rue des quartiers les plus pauvres du pays pour leur permettre d’accéder à une éducation complète infusée par la culture hip-hop. « Le but c’est de leur faire passer des journées à apprendre la danse, le khmer (la langue cambodgienne), l’anglais et le rap », précise-t-il, complètement plongé et touché par son expérience. Il ajoute que la culture hip-hop est ici un moyen pour ces jeunes qui n’ont rien, de s’élever et de se créer une éducation sans payer de frais de scolarité.
Construire son propre ascenseur social
En France, l’accompagnement des artistes est significativement plus soutenu, que ce soit dans la pensée collective ou dans les financements de l’Etat. En occident, la danse se présente sous une forme plus expérimentale et théorique, cherchant parfois à faire passer un message par le biais de l’art. En Asie, la danse ne cherche pas à être complexe, elle divertit et démontre le talent des danseurs asiatiques au travers de battles et de spectacles impressionnants. Au-delà de la performance, le breaking est un moyen d’élévation financière et sociale pour les breakers les plus talentueux, qui arrivent à se hisser jusqu’aux compétitions internationales. Cela dit, cette élévation n’est pas chose aisée. Madya explique que la majorité des compétitions internationales prennent place en Amérique ou en Europe. Il nous parle de son expérience avec un des talents qui l’a le plus marqué lors de son voyage, Bboy Nebulas, jeune lycéen japonais qui casse les codes du « salaryman » japonais à la
carrière bien ficelé, que Madya voulait mettre en avant lors de compétitions en Europe, projet qui n’aboutira finalement pas, faute de budget.
Pour remédier à ce genre de situation, Bgirl Cenamirage, une breakeuse hong-kongaise, a créé la compétition « Under the Lion’s rock », qui permet de briser ce cycle de concentration des battles internationales en occident et qui créé un accès de proximité pour les danseurs qui ont peu les moyens de danser à des milliers de kilomètres de leur pays. Le sol pour s’élever, au-delà d’être le nom de l’exposition, résume précisément la pratique de cet art, créé par et pour des marginaux, qui se présente comme une nouvelle voie. Contraire aux attentes et aux emplois conventionnels de nos sociétés occidentales, le principe du break comme ascenseur social permet aux populations issus de cette culture hip-hop d’avoir un espoir d’évoluer financièrement, socialement mais aussi de grimper les échelons des compétitions, des battles de quartiers aux championnats internationaux les plus prestigieux.
Eva Jonval
ZOOM : Le breaking, de la rue aux anneaux olympiques
Né sur les trottoirs du Bronx, le breaking ou breakdance n’avait rien demandé à personne. Ni médailles, ni podiums : juste un sol, un cercle, un public et une communauté. Pourtant, en 2024, cette danse de rue a fait une entrée remarquable aux Jeux olympiques. Une première historique pour une discipline longtemps perçue comme un art marginal plutôt qu’un sport à part entière.
Voir des Bboys et Bgirls évoluer sous les anneaux, c’est assister à la reconnaissance officielle d’un art longtemps jugé illégitime ou une manière d’institutionnaliser une pratique libre, dépourvu de règles. Le breaking n’a pas changé de nature, il reste une danse, un langage corporel, un espace d’expression. Mais le regard posé sur lui a basculé. Les critères sportifs comme l’endurance, la technique, la précision ont fini par rejoindre ce que les danseurs savaient déjà : leur discipline exige une préparation physique comparable à celle des autres sports de haut niveau.
L’intégration du breaking aux JO révèle la capacité du sport mondial à s’ouvrir à des pratiques issues de la rue et à valoriser des cultures populaires souvent invisibilisées. C’est un signal fort envoyé à une génération qui ne se reconnaissait plus dans les disciplines traditionnelles. Pour les jeunes, notamment des quartiers populaires, c’est la preuve qu’une culture née de la débrouille peut accéder à la plus haute scène sportive mondiale.
Pourtant après sa première apparition, le breaking est déjà écarté des JO 2028 à Los Angeles, terre de naissance du hip-hop. De quoi relancer le débat : parle-t-on d’un sport à part entière ou d’un art issu du hip-hop que l’institution olympique peine encore à accueillir ?
Le breaking n’a pas perdu son âme en entrant au stade en 2024. Il y a gagné une tribune. Et avec elle, une légitimité nouvelle, sans renier ses racines. Une démonstration que la rue peut, elle aussi, devenir un terrain olympique.
Romane Wacquez-Dubarle
Comment transmettre la mémoire de la danse ?
Vidéo : Tess Lossouarn
Photographie : Lily Oeuvrard et @kelyan.bld pour la photographie de couverture.
Secrétaire générale : Adèle Carpentier