Transpirer loin des normes de la masculinité

À Lille, Basic Fit vient d’ouvrir sa troisième salle only ladies, rue Nationale. À Porte de Douai, Basic Fit consacre également un étage entier à la pratique sportive féminine. Une initiative qui relance le débat sur la mixité dans le sport.

En bas, la salle mixte : des hommes et quelques femmes s’y entraînent. La pièce est fermée, sans fenêtre, avec des murs de couleurs sombres et des néons artificiels. Ambiance différente à l’étage Only Ladies où seules les personnes se considérant comme femmes sont autorisées à entrer. La lumière du jour entre, l’espace est plus agréable et les machines sont les mêmes que celles du bas.

« On ne se prend pas la tête, tu peux t’habiller comme tu veux », se réjouit une adhérente. Éloignées des normes de genre, certaines questions ne se posent plus : ma tenue de sport est-elle vulgaire ? Ma manière de me positionner sur la machine est-elle provocante ?

« Dans les salles mixtes, les mecs se montrent, ils sont là pour se regarder. » Les femmes se réapproprient les salles de sport, longtemps dominées par les codes de la virilité masculine. Un regard qui entrave la pratique sportive des femmes : « Je me sentais jugée quand je mettais 20 kilos sur la machine. »

Entre elles, les femmes se sentent dans une bulle. Pour Clotilde Lemarchant, sociologue et membre du Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSÉ), la non-mixité a toujours eu pour fonction de « rassurer ». Elle évoque notamment les vestiaires non mixtes, conçus pour « garantir un certain calme et du respect ». Ces espaces peuvent ainsi être pensés comme « des lieux d’accueil et de protection » pour les personnes mal à l’aise dans la mixité.

Deux réalités sous le même toit

Lorsqu’on sort de la « bulle » Only Ladies à l’étage, le malaise lié à la mixité reste relatif. À Basic Fit, la chargée d’accueil l’assure : « On ne nous a jamais rapporté de comportements déplacés, ni de demande explicite d’un espace non mixte. » Selon elle, l’initiative relèverait davantage d’un choix de l’enseigne que d’une revendication massive des clientes.

Une adhérente s’entraîne sur une machine de musculation au sein du club BasicFit Ladies | © Loane Rotatinti

Même constat du côté des jeunes hommes interrogés. Pour eux, la création de ces espaces est « une bonne chose », sans impact sur leur pratique. Ils disent ne pas percevoir de regards déplacés et estiment que le sentiment de jugement évoqué par certaines femmes « ne correspond pas à la réalité ». L’un ajoute même : « Nous, on s’en fiche, c’est dans leur tête. »

Un décalage de perception révélateur d’un problème : ce qui est vécu comme oppressant par certaines reste invisible pour d’autres.

Séparer pour mieux vivre ensemble ?

Ces lieux, pensés pour améliorer la vie et la sécurité des femmes excluent de fait les hommes, mais aussi les personnes ne se reconnaissant ni dans l’un ni dans l’autre genre. Il comporte alors un risque : inclure pour mieux exclure ? Il ne faudrait pas oublier les avantages de la mixité qui reste, pour la sociologue, « un outil d’égalité, comme la parité ».

Dans le sport, ces « bulles de non-mixité » peuvent constituer des espaces nécessaires de sécurité. Mais elles ne sauraient représenter une fin en soi. L’objectif, selon Clotilde Lemarchant, serait plutôt de construire une forme de « camaraderie », fondée sur le respect mutuel des un·e·s et des autres.

Affiche à l’entrée du club Basic-Fit Ladies annonçant un évènement 100% féminin | © Loane Rotatinti

Face aux limites de la mixité, la sociologue plaide pour des réponses structurelles : « davantage de recherche scientifique », ainsi que « des journées dédiées au respect mutuel dès la maternelle ». Elle évoque les EVARS, programmes d’éducation à la vie affective, devenus une discipline à part entière depuis la rentrée scolaire 2026. Trois séances annuelles doivent être assurées chaque année, de la maternelle à la terminale. Une obligation légale depuis 2001, longtemps restée lettre morte.

Au-delà des espaces de non-mixité, un changement en profondeur des normes de genre serait l’une des clés pour que chacun·e s’épanouisse dans le même monde, sans avoir à séparer les lieux de vie.

Apolline Charmoille

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Les "mascus", ces hommes qui vous dictent la "recette miracle"

Le masculinisme est défini dans le dictionnaire Le Robert comme un « ensemble de revendications cherchant à promouvoir les droits des hommes et leurs intérêts dans la société au détriment de ceux des femmes ». Ce phénomène décrit la pensée d’une partie des hommes dans la société d’aujourd’hui.

Sur les réseaux sociaux, les vidéos se multiplient. De nouveaux créateurs de contenu apparaissent en prônant des idées de domination masculine, de critique du féminisme accompagné de discours sexistes. Cette misogynie banalisée exerce une influence directe sur la nouvelle génération.

Ce n’est pas en soulevant ses altères qu’on change sa mentalité

« Dominer sa femme, je pense que ça doit être le plus important chez un homme », « une femme, après 22h, qu’est-ce qu’elle fout dehors ? », « les nanas gagnent pas grand chose parce qu’elles n’aiment pas bosser, elle ne savent pas bosser et qu’elles ont peu de compétences ». Ces phrases chocs sont le parfait exemple de ce qui se fait entendre sur les réseaux. Des influenceurs suivis par des milliers d’abonnés, le risque est grand. Et si ces idées d’un autre siècle venaient à se répandre ? Même si ce n’est pas une majorité, l’ambiance « macho » peut se faire ressentir au sein de certains endroits comme les salles de sport. Les femmes peuvent donc ressentir un sentiment d’insécurité ou d’exclusion.

Avec l’apparition de salles de sport pour femmes, n’a-t-on pas un risque que cette mentalité ne prenne davantage de place ? Quand le mot « non-mixité » est employé, cela laisse penser à une exclusion, à la création d’une nouvelle discrimination. Si nous enlevons la mixité, nous supprimons également l’opportunité de connaître mieux l’autre et par la même occasion : changer les esprits.

Anne Descombes

La non-mixité pique une tête...

Par Margot Boegner

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