Le 11 février 2026, à L’Aéronef, l’exposition Kharkiv Public Art proposait bien plus qu’un accrochage d’œuvres : un dialogue artistique entre deux villes, deux pays, deux cultures. Dans cette salle emblématique lilloise, la création contemporaine ukrainienne s’est imposée comme une réponse concrète à la guerre.
20 heures, les concerts laissent place aux prises de parole et le brouhaha se mue en silence attentif. Irina Lampeka, coordinatrice du projet et présidente de l’association Portail de l’Ukraine, ouvre la soirée d’une voix ferme : « Les Ukrainiens résistent. »
Ses mots résonnent, simples et puissants. Kharkiv, ville ukrainienne jumelée à Lille depuis 1978, est mise à l’honneur à travers les œuvres de ses artistes contemporains. Sur les murs, les images racontent une ville debout, les façades de Kharkiv et de Lille se répondent, transformées en toiles urbaines communes.
La culture comme réponse
« La culture est une résistance en soi », poursuit-elle. Depuis 2022, Kharkiv vit au rythme des bombardements, à proximité de la ligne de front. Pourtant, expositions, spectacles et concerts continuent d’y voir le jour. Créer devient un acte de survie, mais aussi d’affirmation. Résister, ici, signifie refuser l’effacement.
Aux côtés des artistes, les institutions répondent présent. Marie-Pierre Bresson, adjointe à la culture de la ville de Lille, rappelle l’engagement de la municipalité : « Lille est à vos côtés », dans la continuité du soutien exprimé dès le début du conflit par la maire Martine Aubry.
Résister, même sous les bombes
Mis à l’honneur ce soir-là, le centre d’art contemporain Yermilov de Kharkiv illustre cette détermination. Sa présidente, Nataliia Ivanova, s’exprime en ukrainien : « Nous voulons montrer que la culture ukrainienne est moderne, pleine de vie et de résistance. » L’objectif de l’exposition est clair : proposer « un autre narratif sur l’Ukraine ». Ne pas réduire le pays à la guerre, « on veut montrer le dynamisme de la création contemporaine et que malgré la guerre, la scène artistique continue d’être vivante et vibrante », confie-t-elle.
Dans la salle, une question revient : que peut l’art face à la guerre ? À Kharkiv, la réponse est simple, exposer, peindre, jouer de la musique ou maintenir des lieux culturels ouverts devient une manière de refuser la paralysie imposée par le conflit.
Les œuvres présentées à l’Aéronef ne se contentent pas de raconter la guerre. Elles la transforment en matière artistique, en images capables de circuler au-delà du front. Chaque création affirme que la destruction ne peut pas réduire une société au silence.
La soirée s’achève et les musiciens ukrainiens redonnent à l’Aéronef sa vocation première. Les notes s’élèvent, chargées d’émotion. Elles ne racontent pas seulement la douleur, mais aussi le courage.
À Lille, l’art devient un pont tangible entre deux villes jumelles. Un pont fictif, peut-être, mais solide dans son intention : affirmer que, même sous les bombes, la création reste un acte de liberté et une solution pour continuer à faire société.
Par : Anaé Maitrel
Par : Marie Nesme
3 questions à …
Vlada Chyzhevska et Aryna Shakhova, étudiantes ukrainiennes à la faculté d’économie de l’Université de Lille sur la place de la culture ukrainienne depuis le début de la guerre.
1. Depuis votre arrivée en France, écoutez-vous plus régulièrement des artistes ukrainiens ?
V : Non, je n’écoute pas beaucoup d’artistes ukrainiens. Les rares fois où il m’arrive de mettre des musiques slaves, j’évite seulement les pro-russes.
A : Oui, la musique slave a pris une grande importance dans ma vie. En écoutant des artistes comme T-fest, je me sens plus proche de ma culture et de chez moi.
2. Avez-vous constaté un changement dans la pratique artistique depuis le début de la guerre ?
V : Totalement ! Maintenant, les artistes ukrainiens produisent majoritairement des œuvres patriotes. Je comprends leur démarche. Avec leur notoriété, ils transmettent des messages et permettent de nous réunir en tant que nation.
A : Je suis d’accord. Cependant, cette manière de faire entraine surtout une polarisation de la société ukrainienne. Une partie de notre pays est russophone. Pourtant, certains chanteurs sont discriminés parce qu’ils emploient le russe. Je suis kharkivienne. Ma province parle le russe. Pour moi, le fait de chanter ou d’écouter des musiques dans cette langue ne me rend pas moins ukrainienne. Volodymyr Zelensky lui même faisait des sketchs en russe. Je pense qu’on ne doit pas renier une partie de notre culture sous prétexte que notre envahisseur parle une de nos langues officielles.
3. Considérez-vous que, suite à la guerre, la culture ukrainienne changera ?
V : Oui, la guerre nous a montré que notre société est très largement influencée par la Russie. Nous subissons encore les conséquences de l’URSS. Avec la guerre, une nouvelle identité nationale est née. Quand tout sera terminé, il est certain que les ukrainiens se concentreront sur leur propre culture.
A : Oui, je pense qu’il y aura une véritable séparation entre la culture ukrainienne et russe. Les ukrainiens ne se rendaient pas compte de l’importance de la Russie dans leur quotidien.
Par : Eugénie Willmé
Photos : Timéo Lepert