La médiatisation comme « cercle vertueux » du sport féminin

Alors que le sport féminin peine à se professionnaliser, la presse peut servir de levier économique. Le « quatrième pouvoir » a un rôle crucial dans sa démocratisation. Explications.

Lunettes sur le nez, crayon dans la main, Julien Desprez note le nom de chaque coureuse, venue s’attaquer à « l’enfer du Nord » en ce samedi 6 avril 2024. Cet ancien conseiller clients chez Orange les connaît toutes sans exception. La raison ? Il est le co-créateur d’Actu Cyclisme Féminin. Le genèse de cette initiative remonte à 2019. Laura, sa collègue, tente de s’informer sur le cyclisme féminin. Sans succès. Elle décide alors de « créer ce compte pour mettre en avant cette discipline et ses athlètes que ce soit sur la route, la piste, le BMX, le VTT ».


Pogacar préféré à Vollering

Car oui, le constat est sans appel : les médias s’intéressent davantage aux exploits du Slovène Tadej Pogacar et de son rival danois Jonas Vingegaard qu’aux épopées de la championne olympique Pauline Ferrand-Prévot. Le premier mars dernier, trois équipes françaises se sont illustrées lors de l’Omloop Het Nieuwsblad, course belge inscrite au calendrier World Tour. Lotte Claes (Arkéa-B & B Hotels), échappée dès le kilomètre 0, s’est imposée au sprint devant la Polonaise Aurela Nerlo (Winspace Orange Seal), tandis que Demi Vollering (FDJ-Suez) a pris la troisième place.

Aurela Nerlo, coureuse de Winspace Orange Seal, s'est classée deuxième de l'Omloop Het Niewsblad. Une performance historique, mais pas pour L'Équipe. © Marco Barais/Winspace Orange Seal

Une performance historique avec trois formations tricolores sur le podium. Mais pas pour L’Équipe. Le quotidien sportif, dans son édition du deux mars, en a fait une brève d’à peine 1 000 signes, preuve de son désintérêt pour le cyclisme féminin. Sur cette même page, Paul Magnier, coureur de la Soudal-Quick Step, fait l’objet d’un papier de cinq colonnes.

Ce manque de médiatisation serait, selon Julien, l’une des raisons de la difficile professionnalisation du sport féminin. « Elle (la médiatisation, NDLR) entraîne un cercle vertueux pour le cyclisme féminin. » Il encourage et soutient la diffusion de courses féminines, qui « permet une meilleure visibilité pour les sponsors. De fait, ils investissent dans la structuration des équipes », commente-t-il.


Volonté rédactionnelle

La diffusion du Tour de France femmes avec Zwift depuis son retour en 2022, « constitue la plus belle des vitrines », selon l’ancienne coureuse Typhaine Laurance, aujourd’hui consultante pour Eurosport, dans un article paru au Courrier de l’Ouest. « Il donne une belle image et permet à la discipline de progresser en donnant envie à des sponsors de s’investir », prolonge-t-elle.

Prendre le départ de la plus grande course du monde, c’est l’objectif principal de la formation française Winspace Orange Seal en 2025. Gaï Assouline, co-manager de l’équipe, est lucide quant au pouvoir de la presse. « Si nous arrivons à performer et que les médias s’intéressent à notre équipe, nous aurons des demandes de sponsorings », détaille le Hongkongais.

Constance Valentin et ses coéquipières de Winspace Orange Seal espèrent prendre le départ du Tour de France Femmes avec Zwift l'été prochain. © Marco Barrais/Winspace Orange Seal

Il ne faut pas oublier qu’un « bon article est celui qui est lu » selon la journaliste Anna Benjamin. Un critère qui explique très certainement ces inégalités de couverture médiatique avec le sport masculin. Le sport féminin apparaît comme moins spectaculaire, moins compétitif, moins attirant…

Pierre-Yves Croix, chef du service des sports au Courrier de l’Ouest, en est pleinement conscient. Selon lui, la couverture médiatique est conditionnée par trois éléments : le niveau, le public visé et la volonté rédactionnelle d’accompagner des événements. Sur ce dernier aspect, le journaliste au plus de 30 ans d’expérience a fait le choix d’être attentif aux performances d’athlètes féminines. « Nous sommes moteurs en ce qui concerne le club de la Croix Blanche (équipe de D3 féminine de football, NDR). »

« Cette médiatisation peut aider dans la recherche de sponsorings et de financements auprès des collectivités, précise-t-il. C’est aux médias d’aider à la structuration du sport féminin. » Le tout sans oublier le cœur de son métier : informer. « Nous devons raconter des histoires, peu importe si elles sont au féminin ou au masculin, tant qu’elles sont belles. »

Renaud Chevalier

© Photo couverture : Léni Audin

Un état des lieux contrasté pour le cyclisme féminin dans les Hauts-de-France

Au niveau national, la démocratisation du cyclisme féminin ne semble pas être une priorité de la Fédération Française de Cyclisme (FFC) et cela se reflète irrémédiablement sur la proportion de licenciées féminines dans l’hexagone. Comme tous les comités régionaux, les Hauts-de-France souffrent bel et bien du manque de compétitrices. La région compte dans ses rangs seulement 3 clubs de division nationale sur route, dédiés uniquement aux femmes. Au total, la gent féminine atteint tout juste 10% des licences…

Peu de compétitrices, beaucoup d’obstacles

« Les filles qui évoluent vers le haut niveau, ce ne sont quasiment que celles qui matchaient avec les garçons » Jérémie Fromonteil, conseiller technique régional, comité Hauts-de-France (FFC).

Toujours pas assez… Voilà pourquoi les filles se retrouvent dès leur plus jeune âge en concurrence avec les garçons, que ce soit lors des stages ou en compétitions. Dégoûtées par cet écart de niveau abyssal, certaines préfèrent raccrocher le vélo et renoncer définitivement à la pratique, tandis que d’autres s’orientent radicalement vers des univers sportifs bien différents.

« Pour 10 garçons, seulement 2 filles continuent… »

Pour endiguer cette problématique, la massification par le repeuplement des catégories jeunes semble être une nouvelle priorité du comité nordiste. À cette stratégie s’ajoutent, des éducateurs mieux formés et des structures dédiées à un meilleur accompagnement sportif et scolaire. Dans cette logique, le lycée Van der Mersch, rattaché au STAB vélodrome de Roubaix, se retrouve au cœur du projet. La mise en place de ce programme a pour objectif d’améliorer la qualité de suivi des jeunes filles et les propulser vers le plus haut niveau.

Sidney Cruveiller

Vidéo réalisée par Gauthier Houard et Alexis Deroubaix

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