Dix-sept heures, répétition générale sur la scène principale du Grand Mix. Les musiciens accordent leur instrument sous le regard des ingés son. Un concert de plus qui fait vivre la salle et la musique. Reconnue à l’international comme l’une des grandes villes qui fait vibrer la culture, Lille apparaît comme un eldorado pour les artistes. Pourtant en 2025, y exister comme acteur culturel indépendant est un véritable défi. Le Grand Mix (Tourcoing) et La Cave aux Poètes (Roubaix) nous ouvrent leurs portes pour démontrer qu’il est encore possible de perdurer comme salle de concert indépendante face aux géants de l’industrie musicale.
La bataille des petites salles
Dans la Métropole Européenne de Lille, la culture règne : des chefs-d’œuvre du Palais des Beaux-Arts aux spectacles du Colisée de Roubaix, des expositions du LaM à Villeneuve-d’Ascq aux concerts de l’Aéronef, sans oublier la Braderie, les festivals de Tourcoing Jazz et de Douriez-sur-Lys, symboles d’un territoire où la création ne connaît pas de frontières. Loin des projecteurs des grandes scènes, le Grand Mix et la Cave aux Poètes misent sur la proximité : ici, pas de vitrine, mais une rencontre sincère entre artistes et public. Pourtant, même si la musique continue de jouer, un coup de ciseaux dans les budgets, et c’est tout l’équilibre de ces salles qui vacille. En effet, chaque décision politique impacte la culture. Selon la CAP c’est “soit aux politiques de jouer le jeu ou alors qu’on (les acteurs culturels) ait plus de force de frappe, compliqué face aux géants milliardaires”. La survie des acteurs indépendants reste fragile, mais à Tourcoing comme à Roubaix, la volonté politique de faire vivre la culture persiste. : “ s’il y avait une mairie RN, ça serait différent” selon le GM.
Et c’est là que commence le premier combat : obtenir les subventions.
La façade du Grand Mix à Tourcoing et sa petite salle de concert
“Il y a 30 ans, c’était plus facile que maintenant” (CAP)
Pour qu’une association puisse vivre de son activité, elle doit jongler entre deux facteurs : les recettes propres et les subventions. Ces dernières servent à investir, réaliser des projets culturels, et faire fonctionner le lieu. Elles sont absolument vitales pour les acteurs indépendants, qui ne bénéficient pas de financement privé, pour compléter leurs recettes propres. Cependant, le Syndicat des Musiques Actuelles (SMA) signale 135 millions d’euros de baisse du financement public de la culture pour 2025, la douche froide pour les acteurs indépendants. En effet, pour le GM, les subventions représentent 50 à 55% du budget, la moindre baisse peut menacer l’atteinte du précieux équilibre, qui ne tient qu’à un fil.
Ce n’est pas la première fois que les salles de la MEL frôlent la bascule. À ses débuts en 2000, le GM a été placé en redressement judiciaire et a connu une vague de licenciements avant de reprendre son souffle et de devenir la salle qu’on connaît aujourd’hui. Du côté de la Cave aux Poètes, la secousse est récente, début 2024 une période blanche s’impose : pas de programme pendant trois mois, six mois au chômage partiel, une démission et un changement d’organisation.
Quand la culture coûte trop cher, les salles réinventent l’accès
Inflation oblige, de nombreuses structures culturelles ont dû revoir leurs tarifs à la hausse, évidemment à contrecœur : “nous au Grand Mix on trouve que les prix des concerts sont trop élevés” GM Car elles le savent : le prix reste l’un des premiers facteurs d’exclusion culturelle. Et si les tarifs n’étaient plus un problème ? Le Grand Mix et La cave aux poètes proposent maintenant des afterwork avec concert gratuit qui permettent à qui le veut de profiter d’une performance musicale sans rien débourser. “Parfois le public ne suit pas, même sur des projets peu chers” (CAP). S’adapter apparaît alors comme une nécessité car la culture ne devrait jamais être un luxe. Les salles mettent également à disposition un tarif réduit aux jeunes, aux personnes âgées et pour celles en situation de handicap. L’initiative bénéficie à la fois aux acteurs culturels, qui élargissent leur public, et permettent à tous de profiter de la musique à moindre coût.
Ainsi, malgré les défis financiers et les menaces de fermeture, les associations montrent que la culture peut rester vivante grâce à la créativité et à la solidarité des acteurs de terrain. Parce qu’exister culturellement c’est défendre “toutes les libertés” (CAP et GM).
Cohen-Guittot Rose
Zoom sur…
Le Pass Culture, de la promesse à la déception
C’est l’histoire d’une belle promesse qui tourne au fiasco. Le Pass Culture devait ouvrir les portes des théâtres, des musées, des concerts aux jeunes générations. Il devait démocratiser l’accès à la culture. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un champ de ruines budgétaires. En mars dernier, la part collective attribuée aux lycées et collèges s’est arrêtée brutalement. Sans préavis. Et avec elle, ce sont des centaines d’associations qui s’effondrent. Le budget baisse de plus de 30%, de nombreux projets ne verront pas le jour.
La question est simple : comment fait-on vivre la culture sans associations ? Ces petites structures sont le relais indispensable entre les artistes et les jeunes publics. Elles portent la médiation, l’éveil, la curiosité. Les couper de leurs ressources, c’est fragiliser l’accès même à la culture pour des générations entières.
On dit vouloir des jeunes cultivés, ouverts, curieux. Mais les actes contredisent les discours. On assèche les moyens, on brise les ponts entre école et culture, on laisse mourir ceux qui font vivre les territoires. Le Pass Culture devait être une chance. Il est en train de devenir un symbole d’abandon.
Boussier Eliott
Pourquoi faut-il préserver la culture ?
Réalisation de la vidéo : Kong Chan Jeanne
Secrétaire de rédaction et photographe : Nova Camille