En France, un phénomène préoccupant persiste : l’abandon massif du sport chez les filles à l’adolescence. Alors que le sport féminin, davantage médiatisé, se démocratise progressivement à travers de nouvelles politiques publiques, de nombreux efforts restent à faire. Lilou Dufrenoy, entraîneuse et basketteuse de 19 ans au Cheminots Amiens Sud Basket-Ball, est un exemple de résistance. Au quotidien, cette dernière déplore une situation bien éloignée des strass et des paillettes du monde professionnel.
Étonnant ? Pas vraiment. Alarmant ? Assurément. Aujourd’hui, environ deux fois plus de filles que de garçons abandonnent le sport à 14 ans. Un chiffre que les pouvoirs publics se préservent bien de mettre en avant et qui continue d’influer après l’adolescence. À ce titre, l’Amiénoise notait que, dans son équipe, la grande majorité de ses coéquipières avaient plus de 30 ans : « Nous étions deux de mon âge […] Entre 18 et 25 ans nous étions cinq. »
Pour comprendre ce fâcheux phénomène, il nous faut remonter à l’enfance, période durant laquelle des normes de genre sont inculquées et intériorisées. En effet, dès leur plus jeune âge, les filles et les garçons ne sont pas définis par les mêmes traits. Force physique pour l’un, beauté et intelligence pour l’autre. Une dichotomie qui ouvre la porte à un destin tout tracé, parfois douloureux lorsque le corps ne répond pas aux attentes de la société : « Quand je disais aux gens que j’avais fait du patinage, ils se questionnaient : toi, la grande fille armoire, tu faisais du patinage artistique ? », rapportait Lilou Dufrenoy.
« J’ai arrêté le basket parce que je ne me sentais plus légitime », témoigne Lilou Dufrenoy
L’école devrait participer à l’émancipation des individus. Pourtant, au lieu d’encourager les filles à se diversifier, le système éducatif les valorise essentiellement au travers du prisme scolaire, ce qui renforce un manque de légitimité déjà bien établi. Pour Blandine Fontaine, doctorante en Science politique à l’Université Picardie Jules Verne, la conséquence est claire : « Elles vont plutôt se maintenir dans un domaine où elles sont plutôt bonnes, en l’occurrence l’école. »
Si les filles parviennent à s’émanciper durant l’adolescence, un nouvel obstacle se dresse face à elles : le manque de légitimité directement lié à leur genre. C’est justement ce qu’a vécu Lilou Dufrenoy au sein de son sport : « J’ai arrêté le basket parce que je ne me sentais plus légitime ». Cette dernière a su trouver la parade en se tournant vers le volley-ball, avant de finalement revenir vers la balle orange.
Ce n’est pas un hasard si le décrochage est particulièrement impressionnant à l’adolescence, puisque durant la puberté, ce sentiment d’illégitimité se renforce. Pour accompagner les jeunes filles, le gouvernement a fait preuve de bonne volonté en septembre 2025, en mettant en place un guide « puberté et performance » qui permet d’éclaircir certaines zones d’ombre. Problème, il omet toute perspective psychologique.
« C’est difficile de se forger et d’entrer dans une discipline alors même que l’on n’a pas de références » confie Blandine Fontaine
Depuis bientôt 15 ans, le sport féminin connait une nette progression en matière de diffusion, notamment grâce à différentes campagnes menées par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). De son côté, l’Etat s’est ressaisi du sujet en juillet 2024. En effet, un décret datant de 2004 visant à garantir la diffusion « d’événements d’importance majeure » a été révisé. Le but, élargir la liste à davantage de compétitions féminines. Pourtant, la portée de cette révision reste limitée puisque ce décret ne garantit aucune équité de diffusion. Il en revient donc aux médias de prendre leurs responsabilités, d’autant plus que ces derniers possèdent une influence non négligeable sur les représentations des jeunes filles : « S’il n’y a pas de modèles, ça devient vite compliqué. C’est difficile de se forger et d’entrer dans une discipline alors même que l’on n’a pas de références », affirmait Blandine Fontaine.
Face à une situation si préoccupante, la sensibilisation des hommes n’est pas une option mais une nécessité. Un combat qui ne requiert pas de grands efforts, les gestes simples restant souvent les plus décisifs : « Ça fait plus de huit ans que je joue au basket et ça ne fait que depuis cet été que je joue en dehors d’un gymnase. C’est justement parce que mes amis garçons m’ont poussé à jouer [sur des terrains extérieurs, majoritairement occupés par les hommes] », témoignait Lilou Dufrenoy.
Alors, il ne faut pas s’y méprendre : pratique sportive ne rime pas toujours avec motivation personnelle.
Etienne Rycek
Photos : Lilou Dufrenoy
Edito. Le sport, terrain miné pour les filles ?
Le sport, terre d’émancipation ou terrain miné pour les filles ? Derrière les discours qui vantent les vertus formatrices du sport : confiance, respect, dépassement de soi se cache une réalité plus sombre. Harcèlement, remarques sexistes, tenues imposées, violences sexuelles dans les clubs, le sport féminin est encore trop souvent marqué par la peur et le silence.
En France, 81% des victimes de violences dans le sport sont des filles, et 77% étaient mineures au moment des faits. Près de 90% des signalements concernent des violences sexuelles, souvent dans les clubs ou fédérations.
Un exemple marquant : en natation, le champion olympique Yannick Agnel a été mis en examen en 2023 pour viol sur une mineure de 15 ans, fille de son ancien entraîneur. Au patinage artistique, Gilles Béchard, entraîneur réputé, a été condamné en 2024 pour agressions sexuelles sur plusieurs jeunes filles. Ces affaires révèlent un silence institutionnel qui protège trop souvent les agresseurs.
Dès l’adolescence, les filles apprennent à se taire pour ne pas « faire d’histoires » et risquer de perdre leur place. On commente leur corps plus que leur jeu, on impose des tenues au nom de la « performance ». Le terrain, censé être libérateur, devient un lieu de contrôle.
Les clubs doivent garantir un cadre sécurisé, il faut à la fois accueillir sans jugement la parole des victimes et protéger activement les joueuses contre les prédateurs qui se cachent parfois parmi les entraîneurs, bénévoles ou figures respectées. Ces menaces internes rendent le silence encore plus toxique : sans protocoles stricts de vérification, de formation et de signalement obligatoire, encourager les filles à pratiquer restera une hypocrisie cruelle. À quoi servent les médailles et les trophées, si c’est au prix du silence et du sacrifice de celles qui les remportent ? Il est urgent d’agir pour que le sport redevienne ce qu’il devrait toujours être, un lieu d’émancipation.
Cyriel Hamoir