Chaque jeudi soir, près de dix personnes se rendent à la Maison des associations de Lille. Membres des Narcotiques Anonymes (NA), ils discutent de leur « maladie », de leur quotidien, de la vie et de comment sortir de la dépendance. L’union faisant la force, la convivialité et le respect règnent comme valeurs maîtresses chez eux, ouvrant la voie divine à l’abstinence pour atténuer leur boule au ventre dès qu’ils mentionnent leur « produit de choix ».
L’organisation d’un apéro tardif entre amis est l’impression donnée une fois l’ensemble des membres arrivés. Cette image s’amplifie lorsque Marie* sort de son sac à dos des bouteilles d’eau et des bonbons, lesquels satisferont la gourmandise du Québécois Charlie durant les 90 minutes de réunion. Dans la salle de réunion, composée d’une table entourée de quinze chaises, la blancheur aveuglante rappelle le Paradis. Celle-ci révèle pourtant un Enfer quotidien pour les dix membres présents, dont la figure diabolique du serpent est remplacée par celle de l’addiction. Le déroulé de ce purgatoire pour vivants est fidèle aux représentations cinématographiques. Parallèle confirmé par Marie, laquelle prend l’exemple de la série américaine Mom, qu’elle trouve « bien faite ».
« Marche ou crève »
Aux environs de 20h, la réunion débute par la lecture, tour à tour, du programme des NA, des règles et des douze traditions, par exemple, qui ont tous été écrits par des dépendants. Des «prières» promouvant l’abstinence sont effectuées au nom de Dieu, sans forcément avoir une portée religieuse. Selon Chiara, on « le définit comme on veut ; ça peut même être un chat ». Les partages commencent, mais avec l’interdiction de mentionner les « produits de choix », c’est-à-dire les drogues consommées. Six minutes sont accordées à qui désire parler. Chacun décide de s’exprimer et partagent des récits personnels concernant des rechutes ou des tentations, ainsi que leur instabilité émotionnelle. Alexandre trouve que « tout est dark [sombre], mais qu’il y a un peu de lumière ici ». Romain partage son impatience de « tous les jours » concernant cette réunion, lequel aurait voulu une pause professionnelle plus tôt pour se soigner. Or, il n’existe aucun dispositif pour les travailleurs indépendants comme lui, c’est « marche ou crève ». Chacun déplore la toxicomanie en France, pointant la persistance d’un tabou sur la drogue, le manque de politique publique ou de prévention et une caricature des dépendants. Pourtant, la drogue peut toucher n’importe qui, qu’importe le milieu social, la couleur de peau ou le genre.
Agir pour oublier la came
Même s’ils rabâchent le bienfait de parler, ce n’est pas une solution miracle, puisqu’il n’en existe aucune. L’addiction est « une ombre […] présente même dans dix ans », dit Romain. Le but, pour Chiara, est de dire ce « qu’on arrive à faire et à ne pas faire », de montrer que « ce qu’on traverse, quelqu’un l’a traversé aussi ».
Durant sa prise de parole, l’Anglais Boris souligne l’unité du groupe, disant qu’ils sont « ensemble dans leur dépendance ». Les témoignages des dix dépendants rendent compte de l’importance du lien social pour balayer les tentations. Alexandre, qualifie le groupe de « bouée de sauvetage », lui qui, tout comme Gaël, ne comptait pas venir avant qu’un voisin ne lui pose la question. Les NA ne sont pas leur seul moyen de sortir de cette « pute de vie », comme dirait Romain. Certains trouvent du réconfort ailleurs, dont Gaël, qui confie ne pas pouvoir se passer de sa « dose de dopamine » via le sport. Pour d’autres, la CSAPA et les thérapeutes ont pu leur faire part de l’existence de ces réunions. Le principal enjeu est de compenser l’unique réunion physique de la semaine, Salle de réunion des Narcotiques Anonymes à la Maison des associations de Lille, malgré celles en Zoom. Internet, qui démocratise l’accès aux drogues par les réseaux sociaux, leur offre en retour une écoute, même l’ouverture d’un second créneau en salle est en discussion.
Heure par heure, jour par jour
Le sevrage ne se fait pas du jour au lendemain. Chaque seconde passée sans avoir consommé est applaudie. C’est donc dans une ambiance cacophonique qu’on célèbre les cinq mois d’abstinence de Marie et les 24h de Théo, le petit nouveau. Ces encouragements sont accompagnés d’une distribution, par Albert, de porte-clés indiquant le nombre de jours de sobriété, quelques minutes avant la fin de la réunion. Puis, telle une équipe soudée, bras-dessus-bras-dessous, ils forment un cercle autour d’une chaise pour réciter une prière, avant de se faire des câlins et d’aller au bar à côté prendre une limonade.
*Les prénoms ont été modifiés.
** Ces points de vue sont personnels et ne reflètent pas la position officielle des NA.
Oudotte Maxence
A côté sur les nouvelles drogues :
Zéro Sub’ et 100% Subtil
On ne renifle rien, on ne gobe rien, on ne pique rien… et pourtant, il n’est pas simple de
décrocher. Les dépendances sans substance se présentent comme les nouvelles « drogues douces » de notre ère : discrètes, légales mais surtout omniprésentes et accessibles partout. Elles ne provoquent pas de chute dans la rue, mais elles peuvent entraîner dans un cycle tout aussi dangereux et persistant : perte de maîtrise, temps perdu, besoin d’une « dernière partie » ou l’habitude du « encore une vidéo ». Les institutions publiques, conscientes de cette transition discrète mais présente, intensifient
leur vigilance.
L’Autorité Nationale des Jeux (ANJ) souligne régulièrement que les jeux d’argent constituent un enjeu de santé publique : elle renforce les obligations des opérateurs en matière de modération publicitaire, les messages préventifs et les mécanismes d’auto-exclusion. L’Autorité Nationale des Jeux travaille aussi avec les groupes familiaux pour mettre en garde contre la pratique de plus en plus tôt du jeu chez les mineurs, qui connait une croissance importante suite à l’expansion des paris sportifs sur internet.
Cette vigilance s’étend également au domaine numérique. La MILDECA, qui a pour mission de coordonner la politique française en termes d’addictions, souligne l’importance d’un suivi pointilleux des usages fréquents des écrans : réseaux sociaux, streaming et jeux vidéo. Toutes ces habitudes ne sont pas considérés comme des addictions, cependant certaines circonstances, comme la perte de contrôle, l’isolement ou la déterioration du sommeil, nécessitent une assistance spécialisée dans les établissements dédiés à l’addictologie.
Dans le domaine des jeux vidéo, le ministère de la Santé et les agences régionales privilégient une stratégie préventive : sensibilisation des parents, détection anticipé des
pratiques problématiques et coopération avec l’Éducation nationale pour inclure les dangers du numérique dans les programmes éducatifs. Le but n’est pas de condamner la pratique, devenue omniprésente, ni de stigmatiser mais de promouvoir des routines plus équilibrés et saine.
L’ensemble de ces politiques vise un objectif commun : identifier ces comportements comme des problèmes réels de santé publique, sans pour autant verser dans le catastrophisme. Une frontière parfois délicate à respecter… surtout dans une ère où chacun a déjà scroller « juste deux minutes » sur TikTok avant de réaliser qu’une demi-
heure s’est évaporée. En effet, face aux addictions sans substance, nous sommes finalement tous…à un swipe de basculer.
Sasha Gilbert