À l’ère des collections flashs et des prix dérisoires, les géants de la fast fashion Temu et Shein dictent nos envies. Face à cette accélération de la consommation, l’atelier de couture Fou de coudre et le magasin les Trois Tricoteurs implantés dans la MEL redonnent aux vêtements la valeur que l’industrie éphémère cherche à effacer.

C’est moi qui m’y colle” lance Guylaine, sourire aux lèvres. À Loos, chez Fou de coudre, le bruit des machines à coudre rythme les journées. Des femmes venues d’Ukraine, du Maghreb et d’ailleurs cousent, discutent et surtout, se réinsèrent grâce au fil et à l’aiguille. L’Atelier fou de coudre pratique un upcycling minutieux que l’industrie textile laisse de côté. Bien loin de la cadence des usines classiques, les couturières reprennent et transforment ces habits pour en faire de nouvelles pièces, soignées et uniques.

Défaire le tissu de la surconsommation

Alors que Shein ouvrait ses portes au BHV de Paris le 5 septembre dernier, les consommateurs, happés par l’abondance des collections, ne semblaient pas se questionner sur les raisons des prix dérisoires proposés. À Roubaix, Les Trois Tricoteurs s’emploient à mettre un frein à cette frénésie en repensant entièrement leur logique de production. Plutôt que de produire en masse et de remplir les rayons à perte, ils font le choix de fabriquer uniquement ce qui est demandé. Les matières sont recyclées, les collections pensées pour durer et la fabrication faite en direct. “On est totalement à l’opposé de la fast fashion puisqu’on fabrique à la demande au lieu de faire des stocks à l’infini dont on ne sait pas quoi faire” explique l’une des salariés présente. Cette démarche, simple en apparence, est un véritable contrepied au capitalisme industriel : elle remet le temps et la valeur au centre de la création. Cette approche paraît d’autant plus nécessaire face cette partie émergée d’un système qui transforme la consommation en machine infernale : sept vêtements sur dix vendus en France sont du low cost, et chaque Français achète en moyenne 10 kg de vêtements par an, dont 68 % qui ne demeurent jamais portés, selon l’ONG Greenpeace.

Un pull des trois tricoteurs coûte plus cher qu’un pull Shein et l’entreprise ne s’en cache pas. Mais l’usage n’est pas le même : “Notre clientèle vient ici parce qu’elle souhaite consommer autrement. Elle achète un seul pull, mais elle va le garder dix ans”, explique- t-elle. Une manière de penser que consommer mieux passe par le consommer moins, remettant ainsi la décroissance au cœur du débat.

Atelier fou de coudre - Blanche Bobrosky - 15/11/2025
Un geste social et politique

Les Trois tricoteurs, c’est aussi partager un moment, rappelle-t-elle. L’atelier-bar, pensé comme lieu ouvert et convivial, invite chacun à comprendre le projet. On y vient pour discuter, mais aussi pour se sentir concerné et faire partie d’une démarche collective. Non seulement cela invite à réfléchir au sens que nous donnons à nos choix vestimentaires, mais aussi à la manière dont nous envisageons leur pérennité. « Rien n’est caché, tout est fabriqué sous les yeux des gens. Et comme on est capables de tricoter un pull en une heure, ils peuvent venir choisir leur modèle, attendre en buvant un verre, et repartir avec. »

Une approche qui se retrouve aussi avec Mounia Bouaziz, chargée d’accompagner les couturières de Fou de coudre dans leurs parcours d’insertion professionnelle. Mounia connaît l’histoire de chacune des femmes. Elle explique que leur travail alimente deux boutiques solidaires destinées aux familles aux revenus modestes ou aux étudiants, afin qu’ils aient accès à la mode. Chacun est gagnant : les couturières sont valorisées dans leurs parcours tandis que les vêtements sont vendus “à des prix très doux qui permettent de s’habiller dignement” confie Mounia Bouaziz.

Garance Frisetti

ZOOM :
Roubaix, quand le « Manchester français » renoue avec son passé industriel

L’histoire roubaisienne est intrinsèquement liée à celle de l’industrie textile. Au XIXème siècle sous l’effet de la révolution industrielle, Roubaix se développe rapidement avec de nombreuses usines spécialisées dans le textile. La « ville aux mille cheminées » abrite par exemple dès 1843 l’usine Motte-Bossut, une « filature monstre » aux capacités uniques. À la Belle Époque, le secteur textile est à son apogée, tout comme Roubaix qui accueille en 1911 l’exposition internationale du nord de la France. Le « Manchester français » démontre ainsi sa grandeur mondiale dans le domaine textile.

Cependant, à partir des années 70, la ville souffre de la désindustrialisation. Face à la concurrence des ateliers du tiers monde nettement plus rentables pour les entreprises, les usines textiles roubaisiennes ferment dès 1975. La commune, profondément marquée par l’industrie lourde, doit désormais se réinventer, se dépolluer et redevenir attractive.

Roubaix cherche alors à sauvegarder son patrimoine tout en redonnant une nouvelle vie aux bâtiments industriels. L’usine Motte-Bossut, classée monument historique en 1978, accueille dès lors les Archives nationales du monde du travail, tandis que l’usine Roussel abrite les studios du Ballet du Nord par exemple.

Si la ville reste un lieu clé de la vente par correspondance en France, elle se développe désormais dans divers domaines comme les nouvelles technologies, l’enseignement supérieur ou la transition écologique. Le textile est alors bien de retour à Roubaix, mais désormais sous la forme d’une mode éco-responsable, de quoi transformer son héritage en un moteur d’avenir. Roubaix peut alors renouer avec son histoire tout en ouvrant une nouvelle page, plus durable et solidaire.

Lucie Delvoye

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