Loin des réseaux, près du cœur

Le 26 novembre, au Paloma Bar, six jeunes femmes se sont réunies pour un cercle de parole. Elles ont décidé, dans ce groupe exclusivement féminin, de recréer du lien humain, de choisir le réel contre le virtuel.

Les illuminations de Noël brillent et la nuit est tombée à deux pas de la Grand-Place. Entre les discussions en terrasse, un autre type de rencontre intimiste va bientôt commencer.

Ce 26 novembre, au premier étage d’un bar intimiste place Rihour, Lilie a les mains moites, « comme à chaque cercle de parole », confie-t-elle en souriant. Lilie a 20 ans, et elle est étudiante en communication. En juin 2025, elle se lance un défi : créer un cercle de parole, exclusivement féminin, pour « aider les jeunes femmes dans leur développement personnel ». Voilà comment naît @entremeufslilloises. Tout part d’un compte Instagram, qui pour elle est la source même de la réussite de son projet.

Car en effet, la Génération Z s’est ancrée dans le virtuel ces dernières années. Après un confinement où tout le monde a été coupé de lien réel, il a fallu trouver un moyen de ne pas sombrer totalement dans la solitude. Tiktok, Instagram et Snapchat sont donc devenus les bars, les soirées apparts ou encore les incontournables cafés après les cours. Mais, en se coupant du réel pour privilégier la connexion Wi-Fi, l’effet négatif est vite apparu : les jeunes se sont isolés. Des amitiés derrière un verre trempé ou encore des heures à contempler des vies romantisées, voilà le quotidien de cette génération. Mais malgré l’envie des générations d’avant ou encore des politiques, tout n’est pas fini , la Gen Z n’est pas une « cause perdue ».

Lilie fait partie de la Gen Z, mais elle a voulu dépasser cette fameuse zone de confort virtuelle et se confronter au regard d’inconnues. Elle a voulu inverser la tendance que chacun s’est imposé ou pour être connectés entre nous, il y a besoin de la 4G. Le but était simple : « Je voulais des femmes qui disent les choses concrètement, qui donnent des réels conseils, sans la bulle d’amitié. » En créant cette bulle, Lilie offre à ces femmes le pouvoir de reprendre la main sur le cours de leurs rencontres. Elles savent que le cadre est « safe » et qu’elles peuvent s’exprimer librement : une aubaine pour une génération confrontée constamment aux regards d’inconnus certes, mais qui n’ont pas la bienveillance qui peut se ressentir ici.

Puis, petit à petit, les 6 participantes arrivent, et la discussion commence. Lilie a déjà anticipé le moment gênant du passage virtuel/réel en créant une petite carte de description de chacune.

Elles ne se connaissent pas, mais très vite la barrière se casse. Lilie arrive à très vite rythmer la discussion grâce à des petites cartes « situations ». A chaque cercle, qui a un thème (ici c’était la procrastination), ces cartes permettent de ne pas laisser les participantes dans le flou et de guider néanmoins l’échange. Chacune des participantes se livrent, et les autres la conseille et l’aiguille dans ce qu’elle pourrait faire de mieux, ce qu’elle n’a pas à changer…

carte de présentation, de situation et de notes pour les participantes
carte de présentation, de situation et de notes pour les participantes

Une vraie confiance de groupe est créée. L’une d’entre elles, entre deux rires, confie « c’est hyper convivial alors qu’on ne se connaît pas ! ». Ce qui émane principalement, c’est la bienveillance. Rien n’est déplacé, tout est fait pour que chacune se sente à l’aise et puisse avoir envie de revenir et de se connecter à nouveau.

C’en est à la limite de l’étonnement, surtout quand on connaît les difficultés de notre génération à se rencontrer, à se confier dans le réel. Mais quand les participantes s’ouvrent, on comprend vite que cet isolement est subi, et pas choisi. Amélie, 22 ans, est ici pour « faire de nouvelles rencontres ».  Ici, elle « peut parler ouvertement, ce ne sont pas mes amis qui connaissent déjà toute ma vie, il n’y a pas de jugement ». Elle s’étonne d’ailleurs d’être aussi à l’aise, car l’après confinement l’a quelque peu amené à une phobie sociale, où « avoir du monde autour de moi était devenu compliqué ».

Cette phobie sociale dont parle Amélie, elle s’est beaucoup ressentie dans cette génération après le confinement. Albin Agnes, psychologue à la Maison des Ados de Lille, explique même que ces phénomènes ont explosé. La génération est beaucoup plus stressée et anxieuse suite à cet enfermement à longue durée. Il y a eu aussi une hausse des comportements suicidaires, « les crises suicidaires se sont multipliés par quatre depuis le confinement c’est les ados » confie-t-il. Ce mal être, qu’on essaye de faire passer uniquement comme « un effet de mode » ou « la faute à pas de chance » sont ancrés dans l’histoire de notre société. L’humain, à la base plein d’envie de voir l’autre et de pouvoir échanger, a préféré le faire derrière un écran pour ne plus subir les côtés négatifs du réel. Mais à trop faire cela, on s’enferme et on s’isole.

Finalement, après une heure et demie d’échange, Lilie clôt le cercle de parole par « le mot de la fin ». Chacune revient sur son expérience : entraide, écoute, « je ne suis pas seule »… Encore une fois, même si elles ont toutes choisies d’être là, tout semble naturel.

Le départ se fait plus difficilement, elles ont envie de continuer à se parler, à se rencontrer. Finalement, leurs chemins se séparent, mais elles ont toutes un sourire en coin, un mélange de fierté et de joie. La fierté d’avoir repris le contrôle sur leurs rencontres et la joie d’en avoir créé des nouvelles. Lilie est comblée, elle a encore une fois réussi à créer quelque chose de beau. « C’est le premier cercle où il y a autant de filles, ça fait du bien !! » Cette augmentation, elle est signifiante : l’humain reprend le contrôle sur comment il sociabilise et il réapprend à le faire, tout en choisissant ses endroits de sociabilisation.

Comme quoi, malgré une génération semblant condamnée à errer dans les couloirs numériques pour se rencontrer, celle-ci a choisi. En passant la frontière du réel où l’on évolue tous les jours, elle s’approprie la rencontre et montre que finalement l’humain connecté, en ligne mais surtout dans la réalité, et l’humain vrai et comblé.

Au Paloma Bar le 26 octobre, cinq participantes partagent un moment d’écoute et de confiance (de gauche à droite : Lola, Selma, Victoria, Amélie et Lilie)
Au Paloma Bar le 26 octobre, cinq participantes partagent un moment d’écoute et de confiance (de gauche à droite : Lola, Selma, Victoria, Amélie et Lilie)

Lisa GAGNEUIL                                                                        

photo : Milla HOUCHON-DIEZ

Zoom : Les réseaux sociaux comme outil de piraterie

Depuis quelque temps, des références au pirate au chapeau de paille ont refait surface : le drapeau – tête de mort sur fond noir, coiffée d’un chapeau de paille jaune, celui du pirate Luffy – issu du manga One Piece est devenu le nouvel emblème de la Gen Z durant les manifestations de 2025, pour mettre en lumière une volonté de lutter contre les gouvernements corrompus.

En effet, cette génération, c’est-à-dire les personnes nées entre 1995 et 2012, s’est
rebellée dans sept pays (Maroc, Kenya, Népal, Philippines, Pérou, Madagascar, Indonésie) afin de lutter contre la corruption des autorités et pour revendiquer de meilleures conditions de vie. À Madagascar, les jeunes s’indignent face aux coupures d’eau et d’électricité. Au Pérou, l’explosion de l’insécurité est à l’origine de l’indignation de la jeunesse. Au Maroc, c’est notamment l’accès aux hôpitaux. Au Népal, la corruption et l’interdiction des réseaux sociaux ont provoqué une colère générale. Ces vagues d’indignation de la jeunesse du Sud Global peuvent s’expliquer par le fait que, dans ces pays, la part de la population âgée de 15 à 29 ans est plus élevée que la moyenne mondiale, selon les données de l’ONU pour 2024. Elle est d’environ 30 % au Kenya, contre presque 23 % dans le monde (entre 15 % et 20 % en Europe). Pour propager cet engouement, les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur : de Discord à TikTok, ces plateformes ont servi à communiquer et sensibiliser. Bien sûr, les réseaux sociaux avaient déjà été utilisés pour d’autres mouvements dans le passé comme les « indignés » en Espagne, les « printemps arabes » en 2011, ou encore le mouvement écologique « Zero Hour » aux États-Unis en 2017. Mais cette fois-ci, cette hyperconnexion contribue à la fois à décupler les mobilisations en temps réel et à maintenir une similarité dans les modes d’action, mélangeant jeunesse et autres catégories sociales. Au Maroc, le serveur Discord « GenZ 212 » est passé de 3 000 membres à plus de 150 000 le 2 octobre, illustrant la propagation rapide du mouvement parmi les jeunes. La coordination en ligne, notamment via Discord, a aussi été utilisée pour élire en ligne un Premier ministre provisoire dans le cas népalais.

Mila PETROV-THEVENOT

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