« On a la vocation de créer du lien social » : autour de Lillers et Isbergues, la solidarité transporte

Lancé en octobre 2024, le dispositif Pouce & Go de la communauté d’agglomération de Béthune-Bruay ne cesse de croître. Rencontré à Béthune, Saïd Bouderbane affirme que cette initiative se veut comme un moteur de lutte contre l’isolement social, une problématique fréquente dans les espaces ruraux. 

Un coup de fil, et en voiture Simone ! Telle est la promesse du dispositif lancé par l’Agglo de Béthune-Bruay en pensant l’idée d’une offre de « transport d’utilité sociale ». Sur un espace de 35 communes souvent rurales, l’isolement des plus précaires est en effet plus que palpable. Et ce ne sont pas la majorité de personnes âgées et précaires qui y habitent qui vous diront le contraire : elles sont les plus exposées au risque d’exclusion sociale. Ingénieur éducatif. Saïd Bouderbane dresse le bilan d’une société qui délaisse toute une classe d’âge et de revenu : « Il arrive que personne ne prenne plus de leurs nouvelles pendant plusieurs semaines, c’est particulièrement inquiétant pendant les canicules par exemple. »
 
© Timéo Lepert
Espérant créer de la complicité chez ceux qui n’ont pas la chance de voir du monde régulièrement, celui qui est aussi coordinateur de l’association Pouce Pouce Mobilité constate : « Certaines personnes ne sortent pas de chez elles pendant plusieurs mois, elles ne bougent plus. » Face à cette solitude, le service de transport devient vecteur de relations sociales, en provoquant la rencontre et la discussion, y compris entre les générations. Mais cela ne s’arrête pas là. 
 
« Je souhaite mettre en place des actions collectives, comme des sorties cinéma ou théâtre » : pour lutter contre l’isolement des plus âgés, le coordinateur ne manque pas d’idées. Il compte bien élargir le champ d’activité de Pouce Pouce Mobilité à l’avenir, pour toucher davantage de public et faire face à l’isolement grandissant constaté ces dernières années. Le tout permettra de redynamiser les espaces ruraux, en perte de vitesse face à la concentration des loisirs et activités dans les villes.

Une demande qui ne désemplit pas

Sur le terrain, les réalités se concrétisent. Le service est parti sur les chapeaux de roue d’après Saïd : « Nous avons dépassé l’objectif de 120 bénéficiaires en 2026, puisqu’on en compte quelque 140 actuellement ! ». Et sur cet ensemble, les personnes retraitées et isolées dominent les profils à hauteur de deux-tiers, mais elles ne sont pas les seules à être prises en charge : « notre plus jeune bénéficiaire avait 19 ans », affirme le coordinateur.
La lutte contre la solitude reste la motivation principale du projet : selon la Fondation de France, 14 % des habitants des communes rurales étaient isolés en 2025, une part qui a augmenté de 3 points en trois ans.
 
Plusieurs mois après son lancement, l’association s’efforce en revanche de trouver des chauffeurs pour combler l’affluence de bénéficiaires. Malgré le défraiement de 40 centimes par kilomètre qui leur est accordé à chaque trajet, il semble que le service peine à convaincre. Alors qu’il devrait s’élargir à l’ensemble des 100 communes de la communauté d’agglomération d’ici à fin 2026, le dispositif est donc à la recherche de ses prochains conducteurs solidaires.
 
 
Par : Timéo Lepert 
 
 
Saïd Bouderbane, coordinateur de l’association Pouce Pouce Mobilité © Marie Nesme

Zoom : Quand le service public s’approprie les logiques des plateformes privées

Uber, Blablacar, Flixbus… les applications de transport et de covoiturage ont profondément modifié les habitudes des usagers. Longtemps portées par le secteur privé, ces logiques de mise en relation sont aujourd’hui reprises par certaines collectivités pour répondre à des besoins locaux. Dans le domaine de la mobilité, plusieurs territoires développent des services publics inspirés des plateformes commerciales, sans objectif de rentabilité. Le dispositif Pouce & Go, porté par la communauté d’agglomération de Béthune-Bruay, s’inscrit dans cette dynamique. Le service utilise un système de mise en relation entre habitants pour faciliter les déplacements du quotidien, tout en étant encadré par la collectivité et sans échange financier entre usagers.
 D’autres initiatives suivent la même logique dans des domaines variés tels que le partage d’équipements, inspirés des sites de location entre particuliers, ou la lutte contre le gaspillage alimentaire via des structures publiques ou associatives, en écho à l’essor des applications anti-gaspillage. Si ces dispositifs permettent d’élargir l’accès à certains services, notamment dans les zones rurales moins connectées aux services des plateformes privées, ils restent dépendants de la mobilisation des habitants et des moyens humains des collectivités. Leur développement pose également la question de leur articulation avec les services existants et de leur pérennité à long terme. Inspirées du privé mais portées par l’intérêt général, ces initiatives locales esquissent une autre manière de penser le service public à l’ère des plateformes.
 

Par Loann Letourneux

Le covoiturage : ça sert à quoi ?

Par :  Anaé Maitrel 

 

Illustration et photo : Marie Nesme 

Mise en page : Eugénie Willmé 

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