Dans les grands supermarchés français, les aliments ultra transformés inondent les étagères. Comment le pays de la gastronomie s’est-il noyé dans ce genre de produits, et surtout, que faire face à ce déluge de conservateurs et d’additifs, aussi rentables que pratiques, mais dévastateurs pour la santé ? Échanges avec Mathilde Touvier et Alan Leumière, chercheurs en épidémiologie nutritionnelle à l’Inserm.
Prenez des ingrédients traditionnels (poulet, fromage, légumes) et faites-leur subir des processus de transformation industrielle : fractionnement, soufflage, cuisson-extrusion, hydrogénation… Mélangez et ajoutez-y des arômes et des additifs, des émulsifiants et des exhausteurs de goût, tout cela en vue de modifier la texture, le goût ou encore la durée de conservation de votre préparation. Emballez-la dans plusieurs couches de plastique et de carton. Vous obtenez ainsi un aliment prêt à consommer que vous pourrez garder longtemps.
Loin de la grande gastronomie, ces aliments dits « ultra-transformés » répugnent profondément Mathilde Touvier, chercheuse en épidémiologie nutritionnelle à l’Inserm. Derrière les biscuits parfaitement emballés pour le goûter ou les cordons-bleus industriels, se cache un goût amer : leur nocivité pour la santé.
Ultra-transformés, ultra nocifs
Selon les travaux de l’EREN, l’Équipe de Recherche en Épidémiologie Nutritionnelle, les personnes qui consomment beaucoup d’aliments ultra-transformés ont plus de risques de développer des troubles métaboliques : « Des pathologies cardiovasculaires, de l’obésité, voire même des symptômes dépressifs, et il y a aussi des études qui pointent vers des risques potentiels de cancers ou de pathologies respiratoires », énumère la chercheuse Mathilde Touvier.

Deux étudiantes en prépa, filles de cadre, Lyon, foyer de 2 personnes
Une liste de conséquences bien longue qui pourtant ne parvient pas à changer les comportements alimentaires de nombreux Français, malgré l’instauration du Nutri-Score depuis 2017.
« Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es »
« Le nutri-score a le mérite de prévenir les consommateurs de la mauvaise qualité des produits, mais il n’a pas le pouvoir de changer les prix affichés sur les étagères », poursuit Mathilde Touvier. Car de fait, si en France, 1/3 de la ration alimentaire quotidienne est à base de produits ultra-transformés, ce n’est pas pour leur saveur, mais pour leur gain de temps (plus besoin de cuisiner, juste à réchauffer) et surtout, leurs faibles coûts. Dans une étude menée en 2020, Sciensano, l’Institut national de santé publique en Belgique, confirme que les aliments ultra-transformés sont clairement moins chers (0,55 €/100 kcal) que les aliments peu ou pas transformés (1,29 €/100 kcal).

Gendarme et infirmière à domicile, Lille, foyer de 5 personnes
Ainsi, si le bio est associé « aux bobos », les produits ultra-transformés sont le péché mignon – forcé – des personnes en situation de précarité. « On ne peut pas reprocher aux gens de mal manger quand ils n’ont pas les moyens de bien se nourrir », explique Alan Leumière, collègue de Mathilde Touvier. Selon le chercheur, la solution ne réside pas dans la culpabilisation des consommateurs, mais dans une régulation urgente du secteur agroalimentaire.
« Rendre le caviar moins cher que le pâté »
Alan Leumière réclame des politiques publiques d’urgence face à un enjeu sanitaire public national qui grandit de jour en jour. « Il faudrait inverser la tendance pour que les produits meilleurs pour la santé coûtent moins chers aux consommateurs. Il faut rendre le caviar moins cher que le pâté », affirme-t-il.
Pour cela, « il faut taper où ça commence », c’est-à-dire sur les entreprises. Prendre exemple sur le Chili, par exemple, où la promotion des produits ultra-transformés a été interdite à la télévision entre 6 h et 22 h. Il faudrait même être plus agressif : imposer des normes, et interdire à la vente les produits qui ne les respectent pas.

Couple d’agriculteur à la retraite, Bessenay, foyer de deux personnes
Ensuite, aider les consommateurs, notamment via un « pass alimentaire ». Inspirée du pass culture, cette aide sociale permettrait de lutter contre la précarité alimentaire en apportant aux familles un soutien financier. Mais surtout, il permettrait de réorienter les comportements. Le pass ne serait utilisable que sur un ensemble de produits préalablement définis, meilleurs pour la santé, et même durable pour l’environnement, de telle sorte qu’il obligerait ses bénéficiaires à se détacher des produits ultra-transformés et à modifier leurs habitudes alimentaires.
« Ces propositions sont réalistes, mais ce sont en elles que je crois le plus et qui vont véritablement régler le problème », explique Alan Leumière. Pour lui, taxes et aides ne sont que des ponts qui permettent de passer au-dessus d’un ravin creusé par le système capitaliste lui-même. « Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de colmater les brèches, mais de reconstruire entièrement le système. » Il imagine des villes à échelle humaine, où des réseaux alimentaires locaux, biologiques et soutenus par l’État remplaceraient la logique de la plus-value. Il dessine un monde où manger, manger bien sans s’intoxiquer, est un principe protégé qui outrepasse les classes sociales.
Élise Leroy-Baverey
Zoom :
Pas de rabais sur la santé !
Le constat est saisissant : 1 promotion sur 10 concerne des aliments sains. C’est le chiffre clé qui ressort d’une vaste enquête réalisée en 2025 par plusieurs associations sous l’initiative du Réseau Action Climat et de Foodwatch.
4726 promotions dans 40 catalogues de 5 enseignes majeures de la grande distribution, sont passées au crible. L’objectif est de mettre en lumière la surreprésentation de « produits à éviter » (66%) selon le Programme National Nutrition Santé (PNNS).
Des réductions qui ne passent pas le « crash test santé » selon Noémie Bouchard, chargée d’affaires publiques et de prévention à la Fédération française des diabétiques. Elle observe une majorité de promotions sur des produits « ultra-transformés, sucrés, gras, de nutri-score D ou E ». Ces derniers nuisent directement à la santé du consommateur car ils favorisent l’obésité, le diabète. Antoine Tirot, responsable consommation à la Confédération Syndicale des Familles, souligne la « responsabilité de la grande distribution dans le fait de rendre accessibles ces produits. Nous demandons au moins 50% de promotions sur les produits reconnus sains par le PNNS et 10% sur le rayon bio ».
Une exigence ambitieuse pour les principaux concernés. Mais Benoit Granier, responsable alimentation du Réseau Action Climat, garde espoir puisque les supermarchés se sont « réveillés » à la suite de l’enquête : « c’est faisable, mais uniquement si la mesure concerne tout le monde, disent-ils ». Les promotions sont d’ailleurs déjà soumises aux lois EGalim en termes de prix et de volume. « Mais il n’y a pas de contrainte dans le choix des produits à mettre en réduction », ajoute Noémie Bouchard.
Un autre baromètre révèle que 88% des Français souhaitent des promotions sur des produits sains. Pourtant le problème n’a pas trouvé beaucoup d’écho politique. « Il y a eu peu d’évolutions, précise Noémie Bouchard, quelques rendez-vous institutionnels mais pas de travail législatif ».
Aux Pays-Bas, l’enseigne Lidl a fait un premier pas en arrêtant certaines de ses promotions, sur conseil d’associations. Le combat pour une alimentation plus saine n’est donc possible que si tous les acteurs jouent le jeu.
Téo Lajoie
Vidéo : Notre classe sociale détermine-t-elle ce que l’on mange ?
Photos : Julie Blanchard
Inspirée du travail de Mark Menjivar, cette série révèle, les réalités de la nutrition contemporaine. À travers les habitudes, le temps et la classe sociale, chaque image met en lumière les inégalités qui façonnent nos assiettes.
Mise en page : Antoine Borey
Vidéo : Carla Baudry