A l’heure de la fast-fashion, l’art et le design mettent en lumière des alternatives éthiques et respectueuses de l’environnement. C’est ce que la 5e édition de la Biennale Objet Textile, prenant place à la Manufacture de Roubaix du 14 février au 26 avril 2026, s’est donné pour crédo. En travaillant autour du sujet de la matière, les 20 artistes sélectionnés s’engagent dans une démarche éco-artistique et se positionnent comme critiques des sociétés contemporaines à travers leurs créations textiles engagées.
Face à l’impact environnemental et humain catastrophiques de l’industrie du textile, le monde de l’art et du design se mobilise pour apporter des solutions durables en prônant l’upcycling et le réemploi des matières locales. En choisissant le thème « Matière Matters », la Biennale Objet Textile dénonce l’urgence de la situation politique et écologique à travers 20 projets travaillant des matières innovantes et renouvelables, telles que les fibres végétales, le pelage animal, ou encore les algues.
C’est ce que l’artiste et designer Dorian Etienne a souhaité réaliser à travers son œuvre « Pays’Âges ». Cette immense tapisserie réalisée à partir de la technique du touffetage représente les côtes bretonnes, une région de France fortement impactée par la montée des eaux. L’artiste apporte une dimension engagée à son œuvre en ayant pour objectif de retourner 30 ans plus tard sur le lieu représenté, et ensuite reproduire ce paysage en constatant les conséquences du réchauffement climatique. « Pays’Âges » dénonce l’impact environnemental visible de l’industrie textile et en apportant une alternative à travers la consommation de matières renouvelables et locales.
L’artiste a choisi de mêler l’écologie au social en faisant participer des habitants de la région à la création de la tapisserie, en mêlant toutes tranches d’âge. Dorian Etienne implique ainsi les acteurs de la région dans la prise de conscience de la transformation de leur territoire, et permet par la même occasion de tisser du lien social autour de questions écologiques.
TISSER DU LIEN SOCIAL
Dans cette exposition, le social est mis à l’honneur, notamment par la diversité d’artistes sélectionnés pour cette édition. En effet sur les 20 projets artistiques mis en place, 18 sont portés par des femmes, souvent dévalorisées dans les métiers du textile et les premières impactées par le réchauffement climatique.
D’autre part, la participation d’artistes belges, polonais et jordaniens permet de multiplier les perspectives sur les enjeux écologiques et de toucher un public plus large : « Les gens trouvent forcément une œuvre qui leur correspond », explique Antonin Porcher, chargé de communication de la Manufacture.
La Biennale s’est également donné pour mission d’éduquer les plus jeunes aux problématiques écologiques contemporaines par le biais d’ateliers de tissage. L’activité a pour but de sensibiliser la nouvelle génération aux techniques de production éco-responsables. La Biennale Objet Textile tente ainsi d’adresser son message éco-artistique à un public très diversifié, mêlant toutes les tranches d’âges et ainsi combiner engagement social et écologique.
LA MATIERE, UN ENJEU POLITIQUE
Au-delà du message écologique, certains projets rappellent que la matière représente également un enjeu politique, qui impacte certains pays plus négativement que d’autres.
L’artiste Renata Rara Kaminska a choisit de faire passer un message politique fort en réalisant son œuvre à partir de papier journal. « Les journaux sont un vecteur de contrôle du pouvoir », précise l’artiste pour expliquer son choix de matière. Cette œuvre prend la forme d’un tissage de journaux d’une taille impressionnante et nous met face au silence écrasant des médias sur l’envers du décor de la production textile dans le monde.
Renata fait ici écho à l’inaction des politiques face au travail forcé des enfants dans les usines du Bangladesh, ou les camps de travail de la population Ouïghour en Chine, fabriquant des vêtements pour des marques telles que Shein, Primark et d’autres… Si les médias accordaient plus d’attention à la gravité de cette situation, les choses pourraient finir par changer semble nous souffler ce mur de papier.
Les artistes de la Biennale ont donc saisit tout l’enjeu de lier l’écologie au politique afin de délivrer un message d’urgence complet, entre dénonciation et mise en lumière d’alternatives de production.
Lily OEUVRARD
Le point histoire
Un prestige couteux
« Ça payait pas mais c’était l’époque », les quelques mots qu’Odette et Chantal, ma grand-mère et sa sœur, me confie autour d’une conversation sur leur passé de travailleuses dans les usines de textile à Cambrai.
Vous connaissez sûrement le bassin minier mais connaissez-vous le bassin textile ?
Le Nord de la France était un maillon fertile de la production textile française du début du XIXe siècle, avec son industrialisation florissante dans la région, à la fin des années 1980. Figurant parmi les 3 domaines économiques français les plus prospères dans les années 1950 avec l’industrie minière et sidérurgique, l’industrie textile s’épanouissait de Lille et ses alentours à Valenciennes en passant par Hazebrouck et Cambrai.
Spécialisé dans la confection de dentelle, le territoire assurait également 90% de la production nationale de lin en 1913.
Cela dit, ce prestige se paie, littéralement. Les conditions de travail des couturières, retoucheuses et autres travailleurs et travailleuses au sein de ces usines étaient délétères et les salaires étaient au rabais. « Pour un mois, j’étais payé 200 francs », soit environ 30,50 euros, témoigne Odette, à l’époque chargée de repriser les ourlets de pantalon.
Un travail à la chaine dégradant par ses conditions de travail dangereuses et par des salaires qui frisent le manque de respect, cette situation devenue insoutenable pour les ouvriers et ouvrières provoquera plusieurs mouvements de grèves et de soulèvements principalement dans les usines roubaisiennes. Ces manifestations gronderont du krach boursier de 1929 à la fin de l’ère textile dans le Nord de l’Hexagone, due à la délocalisation des usines dans d’autres pays à la main d’œuvre moins coûteuse et à la concurrence croissante et déloyale de ces derniers.
Eva JONVAL
L'exposition en perspective
Vidéo : Adèle CARPENTIER
Photo : Tess LOSSOUARN
Secrétaire générale : Romane WACQUEZ