L’art dramatique est une pratique antique devenue controversée ces dernières années. Nombre d’idées préconçues le caractérise comme l’élitisme, l’ennui ou le coût mais la réalité des établissements est tout autre. Rencontre avec Héloïse Quéré, chargée du développement des publics au Théâtre du Nord de Lille, et Léna Pasqualini, directrice adjointe du Channel, scène nationale calaisienne. Face aux préjugés sur le spectacle vivant, la diversité culturelle se réinvente aux couleurs de la jeunesse.
Les lumières baissent progressivement. Le silence s’installe. Le rideau s’ouvre. Une dernière respiration. Une première parole. Le spectacle suit son cours effréné et vient la larme finale. La larme du spectateur qui a vécu une expérience humaine l’espace de quelques heures. Une larme partagée par un plus vaste public à mesure que les théâtres s’émancipent des codes traditionnels comme la durée des spectacles ou le vocabulaire désuet.
Fédérer les jeunes : un défi relevé dans le Nord comme le Pas-de-Calais
Le dispositif Toï (théâtre ouvert et inclusif), à destination des 15-25 ans, « propose au public ’’éloigné de la culture’’ de découvrir le théâtre via la pratique et la programmation », explique Héloïse Quéré. Dans le cadre scolaire sont organisées des rencontres avec les équipes artistiques mais aussi des « décentralisations de spectacle dans les collèges et lycées ». Des initiatives qui paient puisque « 30 % du public est composé de jeunes de moins de 30 ans ». Le théâtre renouvelle son fonctionnement pour un public plus jeune. « On met en place des aftershows pour prolonger la soirée théâtrale avec un DJ set », indique Héloïse Quéré. Une idée novatrice qui fait écho aux soirées électro organisées par le Channel dont le public rajeunit. Ces adaptations sont le fruit d’un constat : la jeunesse a besoin de légèreté et de festivité, un moyen de les amener à une plus vaste culture.
Un portée qui va au-delà de l’art
Selon Héloïse Quéré, la jeunesse du public reflète également une « programmation engagée et politique avec des questions de société ». Cette vision du théâtre renvoie à la maxime de William Shakespeare : « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. » Loin d’être figurant, nous sommes les protagonistes de notre avenir individuel comme collectif. L’humanité dessine un monde à son image, tant dans la destruction que dans l’engagement face aux injustices. Ainsi, l’établissement décide d’être acteur pour défendre ses valeurs à l’international comme en témoignent les étendards de soutien à l’Ukraine et la Palestine sur la façade. Un combat sur deux fronts qui séduit les plus au fait de l’actualité mondiale.
Un pour tous, tous pour un !
Le Channel pense son espace comme « un lieu public accueillant et généreux où chaque présence est une richesse » confie Léna Pasqualini. Établissement à ciel et à cœur ouvert, il prolonge la pensée de Jean-Pierre Vernant « Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit par le contact ». Le Channel développe un aspect social et propose un accueil sans faille. Dans un monde où le rejet de l’autre est devenu monnaie courante, il se refuse à l’exclusion et laisse ses visiteurs s’imprégner de l’art sous toutes ses formes. Le lieu en lui-même est entièrement pensé avec des artistes : « Des carrioles à l’architecture des salles », raconte la directrice adjointe. Imaginé comme un lieu de vie artistique, le Channel prône une vision pareille à celle de Jules Renard : « Nous voulons de la vie au théâtre, et du théâtre dans la vie ».
Claire Delattre
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Comment la catharsis libère les comédiens
Se libérer de ses émotions en jouant celles des autres. Pour les comédiens, monter sur scène peut être une véritable expérience de libération émotionnelle. Car être acteur, ce n’est pas seulement interpréter un rôle. C’est aussi explorer des parts de soi, parfois enfouies. Lorsque la frontière entre personnage et comédien s’estompe, un phénomène particulier apparaît: la catharsis.
Au théâtre, les acteurs développent une “désinhibition cognitive”. Ils apprennent à accueillir des sensations, des émotions et des pensées habituellement mises à distance. À cela s’ajoute la flexibilité attentionnelle : lorsque les comédiens discernent leurs perceptions physiques et psychiques. Cette focalisation extrême permet une grande disponibilité émotionnelle. C’est dans cet espace que naît la catharsis. Théorisée par Aristote, elle désigne un processus de « purgation » des passions négatives, un apaisement obtenu par l’expression des émotions. Associée au spectateur, elle peut aussi concerner les comédiens. En incarnant la colère, la tristesse ou la peur dans un cadre sécurisé, ils apprennent à les comprendre et à les maîtriser. La scène est un lieu neutre et protégé, où les émotions peuvent être exprimées sans danger. Ce qui est parfois impossible à dire dans la vie quotidienne devient soudain acceptable.
En France, chaque année, près de 90 000 représentations théâtrales ont lieu. Autant d’incarnations qui permettent de mieux comprendre sensations et sentiments. Ainsi, le théâtre devient un espace de transformation. En purifiant leurs passions, les comédiens se découvrent et se libèrent. La catharsis ne profite donc pas seulement au public, mais elle s’étend jusqu’aux comédiens. Représenter les passions, c’est réfléchir sur soi et sur les autres.
Louise Auger