La rue n’est pas encore à la femme, elle doit le devenir

À Lille, seulement 4.3% des rues portent le nom de femmes. La nomenclature des artères de la capitale des Flandres est un symptôme des inégalités de genre dans l’espace public. Pour le 8 mars, avec son collectif Place Égale, Maelig a renommé au féminin certains noms de rues. 

Place Charles de Gaulle, rue Pierre Mauroy, Boulevard Victor Hugo : les hommes dominent la rue du haut de leurs panneaux métalliques. Pour renverser cette domination, Maelig, étudiante en histoire de l’art, a créé Place Égale. Le 8 mars 2025, le collectif colle des affiches à travers Lille, détrônant les héros masculins pour donner aux rues le nom d’héroïnes de l’histoire. La rue en est un simple exemple, mais ce qui l’habille, comprendre ici l’entièreté de l’espace public, privilégie le citoyen idéal : un homme – qui plus est blanc et valide.

De la rue à la société, il n'y a qu'un pas

Derrière Place Égale, l’idée est de permettre aux femmes de se sentir représentées, à chaque coin de rues, et de se les réapproprier – et par extension de se réapproprier la ville. « Le collectif a trié et analysé chacun des noms d’homme et ce qui leur a donné cette notoriété, afin de mettre en avant une femme au domaine similaire« , explique Maelig. Nombre de ces rues ont été statuées pendant la IIIe République, dans une période de sanitarisation de l’espace public. Les politiques, les militaires et scientifiques ont primé pour représenter la grandeur de la France et ces villes. Des milieux où les femmes étaient et sont toujours sous-représentées.

 

Mais les rues ne sont qu’une infime partie de l’espace public. Ses parcs, ses luminaires, ses trottoirs, tout aménagement urbain est symptomatique du manque de représentativité que peut entraîner une décision municipale. Les nombreux buissons Square Foch deviennent une menace par le manque de visibilité qu’ils créent. Au même titre, l’extinction des lampadaires à une certaine heure plonge un chemin en totale obscurité : impossible de courir autour des murs de la Citadelle sans présence de luminaires. Ces contraintes ont pour conséquence une circulation moins libre des femmes. Mais si l’espace public est le miroir de la société, il se doit de répondre aux besoins des usagers qui l’habitent. Finalement, notre environnement est construit selon des codes exclusifs aux hommes, excluant les femmes et toute minorité.

Statue représentant le Maréchal Foch, Square Foch à Lille. L’aménagement urbain, les buissons ici est révélateur du manque de représentativité dans les équipes décisionnaires

Plus de représentativité, pour un semblant de parité

Inclure les femmes dans la nomenclature des rues est un premier pas pour répondre à leur invisibilisation dans l’espace public. Maelig voulait aussi « contrer l’idée qu’il y a moins de femmes marquantes que d’hommes » qu’il soit possible d’honorer. Cette « poignée » de femmes qui seraient présentes dans l’imaginaire collectif représente néanmoins 344 affiches collées et environ 70 personnes réquisitionnées.

La revisibilisation de la femme dans l’espace public entraîne la représentativité. Cette dernière encourage la parité dans les emplois exécutifs. Maelig nuance : « L’implication d’une femme pour la représentativité dépend aussi de ses idées politiques« . Aux élections municipales, sur les huit candidats officiellement engagés à la course à la mairie de Lille, six hommes pour deux femmes. Selon la Direction générale des collectivités locales, après les dernières municipales en 2020, 19,8% des maires sont des femmes. 

Le fait d’encourager une nomenclature plus féminine, permet de visibiliser les femmes dans l’espace public. Notre environnement est le reflet de notre société et de ses politiques publiques, d’où l’importance d’une représentation fidèle à la population. La démarche du collectif est la première étape d’un cercle vertueux qui permettra aux femmes de s’approprier un espace en acquérant in fine un pouvoir décisionnaire sur leur environnement.

Hadrien Maynard

L’espace public a-t-il un genre ?

Si la ville et les lieux publics en général semblent à priori faits pour tous, une observation et des études révèlent une réalité bien différente : l’espace public est majoritairement masculin. Ce fait ne relève en rien du hasard, mais d’une construction sociale qui se forme dès le plus jeune âge.

Tout commence dans la cour de récréation. Le constat est frappant : au centre trône souvent un immense terrain de foot, accaparé par une majorité de garçons qui courent, crient, bref occupent l’espace, physiquement et verbalement.

Mais où sont les filles dans tout ça ? Elles sont souvent repoussées dans les « marges », sur les côtés de la cour. Dès l’enfance elles apprennent, implicitement, à ne pas gêner le jeu des garçons, à se faire discrètes, que l’espace ne leur appartient pas.

Ce schéma se répète en toute logique à l’âge adulte. Pour les hommes, l’espace public est un lieu comme un autre. Ils se baladent, parlent fort, en bref occupent l’espace. Pour les femmes à l’inverse, cet espace public n’est avant tout qu’un lieu de passage. On le traverse pour aller d’un point A à un point B, par sentiment d’illégitimité intériorisé mais aussi par souci de sécurité.

L’égalité entre les genres doit donc passer par le fait de repenser l’urbanisme. Cela passe essentiellement par le « gender mainstreaming », le fait de repenser les politiques publiques autour de cette problématique. Les cour d’écoles sont repensées par exemple, pour ne plus être centrées uniquement autour du terrain de foot, les pictogrammes sur les panneaux ne représentent plus uniquement des hommes, les lieux ou les femmes ne se sentent par en sécurité sont éclairés, et tant d’autre exemples. En Europe, la ville de Vienne en est une des pionnières, ayant commencé à penser l’espace public autour de cette problématique dès 2000.

Vidéo réalisée par Arsène Payen

crédit photo : Mathias Luigi

Sur le même sujet