Près de 800 millions d’oiseaux ont disparu depuis 1980 selon une étude du CNRS en 2023. Ce chiffre, bien qu’inquiétant, permet de questionner notre rapport aux volatiles et plus largement au vivant, dans une société de plus en plus urbanisée, industrialisée et polluée. Rencontre avec Lucie Ligault, éducatrice nature LPO des Hauts-de-France, à l’occasion d’une soirée d’échanges sur les oiseaux et chauves-souris en ville organisée par la SCOP les Saprophytes à Lille ce 21 janvier 2026.
« La campagne, quand elle est industrialisée, est parfois moins accueillante pour la biodiversité. » Un verre d’eau à la main après avoir donné 2h30 de conférence sur le sujet, Lucie explique qu’en fonction de leur bec, de leur morphologie ou de leur habitat, leurs besoins diffèrent, que ce soit pour manger, se reproduire ou faire leur nid. La mésange charbonnière par exemple a besoin d’un habitat forestier et a besoin de cavité. Elle mange des insectes durant le printemps et l’été par besoin de protéines puis passe aux graines en hiver pour avoir du gras.
Si la flore et la faune en campagne paraissent plus accueillantes pour la faune aviaire, la transformation de la nature par l’homme rend la réalité tout autre. Peu importe où ils vont, nos voisins ailés sont menacés par l’activité humaine.
L’amour n’est pas dans le pré
Le développement de la monoculture homogénéise et fragmente les habitats. « Il n’y a plus de grandes forêts mais des petits bois séparés », ce qui n’arrange pas notre mésange. Si à cela s’ajoutent les pesticides, il n’y a plus d’insectes sur les terres, donc plus de nourriture. « S’ils n’ont pas assez à manger, ils font moins de petits et ainsi de suite. » Les oiseaux sont aussi chassés directement comme la pie, devenue « espèce susceptible d’occasionner des dégâts », ce qui l’oblige à vivre en ville. « Il suffit que quelqu’un dise qu’une espèce vous embête et tout le monde est d’accord. On peut alors les chasser n’importe quand. » Notre mésange est alors contrainte de quitter sa belle verdure pour survivre.
La part du colibri
En ville, les oiseaux changent leurs habitudes. « La mésange ou le moineau, qui mangent normalement des graines, vont manger des aliments laissés par les humains. » La fauvette à tête noire, qui migre normalement vers le sud en hiver, prend maintenant la direction de l’Angleterre puisqu’elle y est abondamment nourrie par les hommes à cette saison. Leur survie n’est cependant pas garantie.
Les zones de nidification sont régulièrement détruites par la rénovation des bâtis : « tout est lisse, toutes les fissures sont bouchées, alors que les espèces ont besoin de ces fissures pour nicher. » Les surfaces lisses comme les vitres transparentes ou les poteaux creux sont tout autant de pièges mortels qui nous entourent. Si elle parvient à les éviter, notre mésange n’est pas en peine puisque cette culture du « propre » se retrouve aussi dans les jardins de plus en plus entretenus et donc avec moins d’insectes, « alors que la nature a besoin de liberté et d’espace. »
Nos voisins, les hommes
Cette maltraitance impacte directement l’humain. « Nous sommes des animaux, et nous faisons partie de la chaîne alimentaire » rappelle Lucie. Les insectes nourrissent les animaux, ils pollinisent et fertilisent les terres qui nous nourrissent. “Les oiseaux font partie de tout ça. » La mésange avec d’autres insectivores comme le merle régulent naturellement les populations de ravageurs. Le geai et la grive disséminent des graines de chênes. Tous ont un rôle à jouer, ce n’est pas seulement leur survie mais la nôtre aussi qui se joue aujourd’hui.
Tout le monde peut agir. L’engagement au sein d’associations comme la LPO permet de mener des actions concrètes pour protéger les oiseaux et sensibiliser à la cause comme le fait Lucie. Aficionados des jardins, des gestes simples comme laisser le bois mort, neutraliser les pièges, utiliser un compost, éteindre les lumières dehors et ne pas utiliser de produits toxiques sont tout autant d’actions qui permettent de sauver des vies.
Des abris artificiels, nichoirs ou abreuvoirs peuvent apporter à manger et à boire à notre mésange en plein milieu de l’hiver. Leur construction et entretien sont cependant très précis et diffèrent selon les espèces, il est conseillé de se renseigner avant de commencer toute fabrication.
L’engagement citoyen est important car les décisions politiques vont plutôt à reculons. Par exemple, les pesticides néonicotinoïdes, réintroduits dans nos cultures cet été par la loi Duplomb, adoptée par les groupes parlementaires de droite et d’extrême droite, « détruisent tout un maillon de la chaîne alimentaire : les consommateurs primaires disparaissent, ce qui empêche ensuite l’arrivée des consommateurs secondaires, des prédateurs, etc. » L’histoire de notre mésange et une parmi d’autres : celle de toutes une espèce menacée par l’auto-extinction d’une autre. C’est donc en profondeur qu’il faut repenser notre société pour réintégrer les oiseaux et plus largement un vivant trop souvent oublié ou piétiné malgré un enjeu vital pour tous les animaux, y compris l’humain.
Antoine CHARRIÈRE
Photos : Elliott GALINIER
Focus sur les pigeons : De Héros de guerre à nuisibles
Historiquement, les pigeons ont joué un rôle essentiel. À Lille, une stèle à l’entrée de la Citadelle rend hommage aux 20 000 pigeons et à leurs propriétaires morts pour la patrie. Lors de la Première Guerre mondiale, ils assuraient les communications en transmettant des messages entre le front et l’arrière.
Aujourd’hui, les pigeons domestiqués ont été abandonnés et se sont massivement installés en ville. L’environnement urbain leur est favorable : nourriture abondante, anfractuosités pour se nicher et peu de prédateurs naturels. Perçus comme nuisibles, ils font l’objet de débats à Lille autour de mesures visant à limiter leur prolifération. Des idées sur l’hygiène aux nuisances sonores, olfactives et matérielles, les pigeons ne sont pas très appréciés des riverains.
La Ligue pour la Protection des Oiseaux rappelle pourtant leur rôle écologique, notamment dans la dispersion des graines, et dénonce certaines idées reçues. Si leurs déjections sont acides, leur impact sur les bâtiments reste limité et moins destructeur que la pollution aux microparticules. Mélangées à la terre, elles constituent même un excellent engrais ! De plus, la majorité des pathologies des pigeons ne sont pas transmissibles à l’Homme. Pour limiter leur présence, la LPO préconise des méthodes éthiques et sans danger : aménagements des bâtiments avec des câbles en inox gainés, éviter de laisser nos déchets alimentaires accessibles ainsi que de les nourrir. Elle s’oppose aux techniques létales comme le gazage, le tir ou l’empoisonnement. En janvier 2023, l’association Projet Animaux Zoopolis a révélé que la mairie de Lille faisait appel à la société SAEL pour capturer et gazer les pigeons, une méthode jugée cruelle et inefficace. La LPO préconise l’installation de pigeonniers sélectifs et contraceptifs avançant que l’on peut apprendre à vivre avec les pigeons même s’ils posent problème. La vraie réponse à leur présence se trouve dans la conception même des villes : avec une nature plus présente, il y aurait plus de prédateurs naturels qui régulent leur présence.
Mathilde DESPREZ
Quel est l'impact de nos chats sur la biodiversité ?
Vidéo réalisée par Louison Beaulieu