Changer l’image des low-tech par du ludique, le pari fou de Benjamin Dufossé et son Village Low-Tech

by Noah Gaspar

En 2024, Benjamin Dufossé, doctorant en management de l’innovation et spécialiste des low-tech, annonce la sortie de son jeu de société Le Village des low-tech. En collaboration avec l’illustratrice Laurie Juin, diplômée en design éco-responsable, la mission est de sensibiliser sur ce sujet encore trop peu connu, dans « une ambiance ludique et plus marquante ».

Dans la grande serre du palais Rameau, dans le quartier de Vauban à Lille, les étudiants de l’école d’ingénieur Junia ont réalisé une exposition autour des low-tech. Tout autour de la verrerie, des objets insolites, au design quelquefois élémentaire sont étalés dans ce décor du XIXe siècle. Entre une marmite norvégienne, un cuiseur « Rocket », et un pédalier multi-fonction, Benjamin Dufossé démarre sa mise en scène : « Vous rentrez dès à présent dans une ville en 2079, une époque où les ressources manquent, et les hommes ont élaboré tout un tas de système en prenant en compte ces conditions. »

Benjamin Dufossé explique le système « Jean Pain » à l’aide d’une expérience pratique © Photo : Noé Robine

Ce sont parfois des objets tout simple du quotidien d’antan, comme un presse-purée mécanique, de plus en plus rare dans les tiroirs des cuisines modernes. Parfois, des procédés encore en phase d’élaboration, comme cette douche en bois à faible consommation d’eau, fonctionnant par pulvérisation. « Cela permet de n’utiliser que cinq litres d’eau pour une douche, contre environ 10 litres à la minute pour une douche standard. Seul souci : on ne retrouve pas le confort des douches habituelles », confie, tout sourire, Benjamin Dufossé. 

« Retenir le mot low-tech, c’est déjà un pas en avant »

En 2024, l’enseignant en école d’ingénieur, spécialiste de l’innovation, lance Le Village low-tech. Cette idée, Benjamin Dufossé l’a développé en réfléchissant à un nouveau cours pour ses étudiants. « Pour marquer les esprits, il fallait une expérience ludique, quelque chose qui laisse une trace ». Alors, il développe des règles, des cartes, un scénario, et s’associe avec Laurie Juin pour le design. 

Les cartes du jeu Village des Low-Tech, créé par Benjamin Dufossé et Laurie Juin en 2024

Le principe est assez similaire à l’exposition, puisque les joueurs sont catapultés en 2040, dans un monde où les ressources se font rares. L’objectif est simple, survivre, par la négociation, l’entraide, « et parfois la compétition », ajoute le créateur. Dans une logique d’accessibilité, les cartes sont téléchargeables sur internet. Benjamin Dufossé intervient également dans des structures, comme des écoles d’ingénieurs, pour sensibiliser sur un sujet encore trop peu connu. « À partir du moment où les gens retiennent le mot low-tech, c’est déjà un pas en avant. »

Une image encore ternie

Benjamin Dufossé a choisi la solution ludique, pour faire comprendre l’enjeu autour des low-tech. Souvent, le doctorant explique que le terme est mal compris. « Les gens s’imaginent un retour en arrière, alors que pas du tout ! (rires) ». Si Benjamin engage sa lutte avec tant de motivation, mais d’une manière ludique et divertissante, c’est qu’il garde espoir. « La situation évolue », pas très vite selon l’enseignant, « mais c’est encourageant. » « Les entreprises s’emparent du sujet, les écoles aussi, Centrale Nantes a même lancé une formation autour des low-tech ». Le sujet est dorénavant pris au sérieux par un grand nombre de personnes. Cette démocratisation s’est faite dans les années 2000, avec notamment la création du Low-Tech Magazine, à Barcelone en 2007. Son fondateur, le Belge Kris De Decker, est le premier à utiliser le terme comme critique des high-tech. Les travaux de Philippe Bihouix, spécialisé dans les ressources et ces low-tech, ont permis d’institutionnaliser ce sujet. 

Les projets naissent, sont innovants, et mettent en avant ce principe de sobriété, pilier fondateur des low-tech. Les pouvoirs publics soutiennent, un peu en retard, ces nombreuses idées. « À Lille, les choses bougent, grâce à l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), où grâce aux actions des collectivités, comme celle de la mairie de Roubaix : Vivons Lowtech Leven », se réjouit Benjamin Dufossé. 

La serre du Palais Rameau accueille depuis novembre une exposition sur les low-tech, réalisée par les étudiants de l’école JUNIA © Photo : Noé Robine

« De mon point de vue, les low-tech sont irréconciliables avec le monde capitaliste, mais ce que développent les entreprises ne fait que nuancer mon propos », poursuit le trentenaire. La bataille des low-tech n’est plus que militante, elle est aujourd’hui technique. « En 2026, nous sommes dépendants des énergies fossiles, qui nous ont apporté un certain confort. Mais ce qu’on a gagné en confort on l’a perdu en autonomie », conclut Benjamin Dufossé. 

Zadig Allorent

Crédits photo – © Noé Robine / Le Châtillon

Edito. 

La low-tech, solution viable face à la surconsommation ?

Le mois de septembre, mois de la rentrée, du début de l’automne, mais aussi depuis une dizaine d’années, le mois des dernières sorties électroniques, notamment les smartphones. Chaque année, un nouveau produit, soi-disant plus rapide, plus efficace, avec une meilleure batterie, un meilleur appareil photo. Peut-être que certaines ces « avancées » sont réelles, mais l’objectif premier est de nous faire consommer, toujours plus.

Aujourd’hui, la surconsommation électronique, c’est une habitude. Chacun veut avoir la dernière technologie, mais à quel coût ? Notre appareil vient très sûrement de l’autre bout du globe et a un coût environnemental et humain important : la production est à l’origine de nombreuses émissions de gaz à effet de serre, et les conditions des travailleurs sont souvent en marge des droits humains.

Tant de problématiques qui font que l’on devrait se tourner vers des solutions alternatives face à nos habitudes de surconsommation. Acheter des appareils reconditionnés, s’informer sur les politiques de reprise d’anciens appareils électroniques, électroménagers, ou alors se tourner vers la low-tech. Ainsi, la durée de vie de nos appareils est allongée, la pression sur l’environnement est moindre, avec l’utilisation de matériaux plus sobre sur le plan énergétique. Malheureusement, la low-tech reste trop peu connue et développée, face au marketing des grandes multinationales, qui nous incitent à consommer et accumuler des objets complexes à réparer/réutiliser.

Timothé Grand Dechaux

Sur le même sujet