Quand la musique est dominée par la grosse production-distribution, un petit groupe d’irréductibles passionnés résiste encore et toujours : les disquaires. Rencontre avec Hugues Maton du Distrot et Anthony Capparos de l’ArtBarRock, deux disquaires du centre de Lille, qui partagent une vision romantique et humaine de la musique que le consumérisme est en train d’éclipser…

« Le streaming a pris une place si importante qu’on n’a plus vraiment le choix, même si c’est totalement en contradiction avec notre métier et notre vision des choses. » C’est d’abord avec un brin de fatalisme qu’Hugues Maton, gérant du Distrot, réagit à l’égard de la musique punk qui résonne dans sa boutique. Accoudé derrière son comptoir, au milieu des vinyles, des posters et de ses tireuses à bières (locales bien sûr), Hugues se ressaisit, et arbore son sourire qui signifie que tout n’est pas foutu.

Rage Against The Streaming

Car les plateformes de streaming sont aux antipodes du microcosme tout gentil et romantique des disquaires. Face à l’exploitation des artistes et une vision de la musique qui s’approche du travail à la chaîne, Hugues « cherche à créer un lieu de vie, du partage » en mêlant bar et musique. Et pour couronner le tout, le disquaire soutient les artistes locaux. Avec les Fugees ou Nirvana, on retrouve donc des disques d’Allea, un groupe lillois qui s’est produit ici quelques semaines plus tôt.

Le Distrot, disquaire, Lille, musique
La bibliothèque à disques du Distrot. Photo : Eugénie CASSIGNOL

En organisant des concerts et en vendant les albums de groupes de la région, le Distrot « soutient les artistes qui en ont vraiment besoin ». Sans ça, difficile d’exister en tant qu’artiste tant les revenus de Spotify et consort, sur lesquelles ils sont le plus écoutés, sont risibles : pour toucher 1000$ sur Spotify, il faut réunir plus de 200 000 streams : soit une star ou crève. S’il reconnaît les difficultés qu’il y a à évoluer contre une industrie, Hugues reste néanmoins optimiste quant à l’avenir de son métier. Les disquaires « proposent de plus en plus des concepts hybrides car, ouvrir un disquaire seul, c’est complexe. Cela permet de redynamiser le secteur ». Il croit également en l’attachement des gens envers leurs artistes favoris. « Aller chez un disquaire permet de se procurer un objet, le disque, qui permet d’apprécier l’œuvre pour ce qu’elle est ». Là où le stream réduit la musique à un bien de consommation, le vinyle rappelle qu’il y a du vivant derrière chaque morceau.

Faire face à la grande distribution

Attention toutefois à ne pas tomber dans l’écueil de la grande distribution et ses folkloriques rayons disquaires. C’est ce que souligne Anthony Capparos de l’ArtBarRock : « La principale concurrence pour les disquaires, c’est aussi les magasins comme la FNAC ou autres ». Là où le disquaire choie chaque disque et met de sa personne dans ses sélections, les grandes enseignes parlent de stock, empilent les vinyles et mettent en avant la première daube qui marche vaguement. « Chez la FNAC, ils ont réussi à donner à la musique un aspect industriel ».

Anthony met en valeur chaque vinyle. Dans sa petite boutique, il mêle ses disques et ses propres peintures pour donner au lieu une ambiance unique. Dans un coin est déposée une caisse pleine d’albums particuliers… Ceux d’artistes du coin, qui « déposent leur musique ici gratos ». Quand les gros magasins font rimer musique et fric, Anthony se fait le relais bénévole de groupes méprisés par une industrie qui n’a plus d’insouciance. Un engagement simple mais important, surtout quand la musique perd de plus en plus son visage humain.

Robin HEMERY

L'ArtBarRock disquaire, Lille, disques, musique
L'ArtBarRock, entre galerie d'art et magasin de disques. Photo : Eugénie CASSIGNOL

Le comeback des disquaires indépendants

À partir des années 1980-1990, l’arrivée de grands distributeurs tels que le géant du net Amazon ou de grandes surfaces culturelles comme la Fnac et Cultura, a profondément modifié le paysage de la distribution musicale, assuré jusque-là par les disquaires indépendants, grâce à des surfaces de vente plus grandes leur permettant d’acheter en grande quantité, ce qui contribue à pouvoir négocier des prix plus bas auprès des labels.

Mais ces derniers ont résisté en se réinventant. Prenons l’exemple de 2020 : les contraintes imposées par la crise sanitaire, c’est-à-dire principalement le confinement, ont montré les enjeux liés à leur présence et leur visibilité sur le marché de la vente à distance. Contraints de fermer boutique, de nombreux disquaires indépendants ont commencé leur activité en ligne, ce qui leur a permis un développement à plus grande échelle.

Mais ce n’est pas tout : les disquaires arrivent également à se différencier des grands distributeurs par la proximité avec leurs clients, des disques plus divers et non pas que des tubes ou encore en organisant des réunions avec les passionnés de musique. Les indépendants arrivent à instaurer un sentiment unique pour garder la fidélité de leurs clients que les grands distributeurs n’arrivent pas forcément à créer.

Enfin, il est important de mentionner que le disque revient à la mode. La part du vinyle dans le revenu des supports physiques musicaux est passée de 3 % en 2014 à presque 28 % en 2020. Cela s’explique par plusieurs raisons: le plaisir de détenir un objet physique dans un univers de plus en plus dématérialisé, par la qualité esthétique du disque lui-même et de ses compléments comme la pochette et par un regain de nostalgie tout simplement. Un ensemble de raisons qui fait le plus grand bonheur des disquaires indépendants.

Zoé BATARD

Sur le même sujet