A Sin-le-Noble, près de Douai, Cathy Morieux rédige des lettres professionnelles et démarches administratives pour les personnes qui ne parlent pas français, mais aussi pour les retraités égarés face aux procédures informatiques. À l’association FILAFIL dans le quartier Moulins, Arthur Barbosa tient des permanences spécialement axées sur l’aide administrative, et Joe Dabit, militante dénonce un système profiteur toujours plus complexe qui isole au lieu d’inclure.
« La plume sinoise, Conseil en écriture ». C’est l’inscription gravée sur la plaque en étain placée en rebord de fenêtre. Cathy Morieux reçoit chez elle des personnes en difficulté : pour passer à la retraite, pour une demande de titre de séjour ou même pour céder un véhicule. En fouillant dans ses tiroirs, elle dégote un dossier MDPH (reconnaissance pour obtenir des aménagements en tant qu’handicapé) : « Par exemple une personne qui porte des couches doit garder tous les tickets de caisse et préciser le montant des frais pour le dossier. » L’administratif se base dans une logique de contrôle, supposant que les bénéficiaires vont profiter du système. Alors que ce dernier est censé aider, il finit par contraindre. C’est finalement ce système qui est protégé, et non les personnes.
Cette logique de contrôle exercée par l’État, dont l’objectif originel était de lutter contre la fraude, donne des démarches toujours plus complexes. Par exemple, pour un dossier MDPH, c’est plus d’une vingtaine de pages à remplir, avec des questions que Cathy qualifie de « vicieuses ». Des alambiquages, il y en a trop selon elle : « il faudrait simplifier les mots pour que ça soit accessible. » Ici par exemple : « La personne a-t-elle besoin de stimulation par des activités, loisirs ou sorties. » « Le mot stimulation n’est pas compris de tous ». L’obscurité de certains termes engrange l’impossibilité de faire la procédure soi-même, et l’immense bibliothèque qui trône derrière elle ne fait qu’appuyer son propos.
Même en étant francophone, il reste difficile pour certains de remplir ses démarches, des mots compliqués, des délais toujours plus longs ou encore des références à des articles de loi. L’empilement des réformes, sans suppression des anciennes mène au flou. Malgré la promesse de simplification donnée par les puissants, les dispositifs se superposent : allocations, exceptions, cas particuliers…
A cette complexité s’ajoute le manque d’aide de la part des maisons France Services, surchargées de
demandes, en manque de personnel et inaptes à apporter un réel suivi.
Une informatisation ratée
A l’origine, l’association FILAFIL avait une vocation d’animation, elle proposait des événements culturels, des loisirs, du social… Mais maintenant, elle fait majoritairement de l’administratif. Arthur Barbosa, salarié, explique que l’association est ouverte en semaine et que les gens peuvent venir dès qu’ils ont besoin d’aide. Il déplore un manque de dialogue entre les différents organismes : « On ne mutualise pas nos compétences pour intervenir efficacement ». Et c’est cette connexion qui pourrait faciliter les personnes. Selon Joe Dabit : « Il faudrait un réseau différent d’internet, hautement sécurisé, pour connecter les administrations entre elles pour faciliter les
individus ». Devoir constamment déclarer les mêmes informations à plusieurs institutions qui sont pourtant toutes publiques semble surréaliste, et cela complique la vie des usagers. L’État transfère en réalité une partie de son travail aux bénéficiaires eux-mêmes, ce qui les dissuade de faire des demandes d’aide. C’est exclure au lieu d’inclure…
Soudain, ça sonne. Une dame se présente à l’entrée et demande de l’aide pour accéder à sa quittance de loyer sur son téléphone. L’informatique, c’est aussi une barrière. Une utopie créée à l’origine pour simplifier les choses « mais qui a été mal amenée » selon Joe. Aujourd’hui, nous voguons entre informatique et papier, et c’est comme une amplification de la confusion. On parle de fracture numérique, l’informatisation divise plutôt qu’elle ne rassemble.
Etre médiateur ou scribe
Ces connexions manquantes entre les moyens, les institutions et les individus, c’est Arthur et Cathy qui les forment. « On est médiateur, l’interlocuteur entre la personne et les acteurs publics », affirme Arthur. L’association FILAFIL est en partenariat avec Vilogia, pour aider les plus précaires à trouver un logement mais aussi à remplir des formalités : baux, constats d’insalubrité… Tandis que l’association se qualifie de « couteau-suisse », Cathy déclare : « Ecrivain public, c’est le plus vieux métier du monde, je suis un scribe comme en Egypte Ancienne. » Ce n’est pas nouveau et pourtant toujours nécessaire. Joe, elle, a toujours critiqué le système : gilets jaunes, pétitions et bénévolat. A 63 ans, elle ne s’arrête pas et continue de faire résonner sa voix pour faciliter la vie des isolés.
Louise Auger
Trois questions à…
Pierre-Philippe Caron, manager stratégique pour l’accès aux droits, aux soins et à la santé de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie (CPAM) de la Côte d’Opale
Quand on aborde les démarches administratives, le domaine médical n’est pas en reste. Pierre-Philippe Caron s’exprime sur l’essoufflement des mesures favorisant l’équité en matière de santé.
Quelles sont les actions mises en place par la CPAM pour garantir à chacun l’accès aux soins ?
« Les facteurs d’inégalités sociales en santé ne manquent pas : faute de mobilité, compréhension, ressources, inégalités territoriales… De ce fait, des actions ont été mises en place via un réseau de 165 partenaires. Certains sont en contact avec des personnes vulnérables pour faire remonter la santé sur la pyramide des besoins dite de Maslow. D’autres les accompagnent dans une démarche individualisée par la prise de rendez-vous, l’aide financière, etc. »
Quelles sont les limites de ces actions ?
« En 2018, une enquête de la CPAM a révélé que 20 à 30% de la population a déjà été en situation de renoncement aux soins (médicament, médecin…). Les plus défavorisés sont les plus exposés à des problèmes de santé du fait de leur précarité socio-économique. L’échec de notre accompagnement fait souvent suite à un problème ayant relayé la santé au second plan ou à un manque de solutions notamment dans le cas d’une recherche de médecin traitant en zone rurale. »
Quels changements mettre en place pour améliorer le système médical actuel ?
« Le système médical dépend de la Sécurité Sociale créée en 1945 pour que les plus défavorisés puissent accéder aux mêmes soins que les plus aisés. Il est basé sur la solidarité nationale et son financement est mixte : cotisations sociales et impôts. A l’époque, la situation professionnelle d’un foyer changeait peu et les démarches administratives étaient donc adaptées. Il faudrait aujourd’hui les simplifier et créer un droit d’accès aux soins sans reste à charge. Une idée qui déséquilibrerait l’économie du système à moins de changer celui-ci… »
Claire Delattre
Crédit photo: Lili Dabrowski