Les bénévoles de la Banque Alimentaire organisent tous les ans, le dernier week-end de novembre, une collecte nationale. Leur lutte contre la précarité est louable mais contourne en réalité le véritable problème : notre rapport marchandisé à l’alimentation. Alors, l’idée d’une démocratie alimentaire pourrait bien être la clef d’un problème encore insoluble.
« Le nombre de bénéficiaires n’a fait qu’augmenter depuis le début, les Banques Alimentaires devaient au départ être provisoires pour répondre à une situation de crise et on s’aperçoit qu’à chaque nouvelle crise le nombre de bénéficiaires augmente », explique Nicole Farlotti, ancienne présidente de la Banque Alimentaire d’Ile-de-France. En 2011, le réseau aidait environ 820 000 personnes. En 2022, ce chiffre est monté à 2,4 millions, soit presque un triplement en un peu plus d’une décennie. Les situations critiques s’enchaînent sans jamais s’arrêter.
Même son de cloche pour l’épicerie solidaire Mon Panier Gourmand, la plus grande de la métropole lilloise. « Toutes les classes sont touchées et encore plus celles qu’on ne voyait pas avant, les retraités, ceux qui sont en situation de handicap, les étudiants. Les dons de la Banque Alimentaire sont aléatoires et ont un peu diminué ces dernières années donc on essaie de démarcher les magasins pour obtenir des partenariats », affirme Myriam Motrani, responsable de l’épicerie. La collecte est le baromètre d’une précarité alimentaire persistante.
La collecte alimentaire : l’ultime solution pansement normalisée par l’Etat et les entreprises
Les collectes alimentaires sont une solution d’urgence face à la précarité alimentaire, une solution ancrée dans notre système actuel. L’Etat opère un financement indirect des Banques Alimentaires et d’autres associations en soutenant la donation des invendus. Il appuie les entreprises à réaliser des dons auprès des organismes à but non lucratif, à faire du « mécénat d’entreprise ». En échange, 60% du prix des produits donnés sont défiscalisés et retirés des impôts à payer par l’entreprise, pérennisant la donation systémique mais également une solution pansement.
« À partir du moment où la solution d’urgence se répète et qu’il y a des millions de personnes qui souffrent de la faim en France, c’est qu’il y a un souci plus global dans notre système agroalimentaire », affirme Clara Bouttier, chargée de mission du mouvement Carav’alim. L’association milite pour un droit à l’alimentation en encourageant les projets, initiatives et collectifs qui œuvrent pour l’accès de tou·tes à une alimentation choisie, saine et durable.
Reprendre le pouvoir sur l’alimentation par la démocratie alimentaire
Une démocratie alimentaire, c’est l’Etat qui reprend en main ses responsabilités. C’est poser l’alimentation comme base de la société, et donc transformer le rapport qu’on entretient avec elle. C’est penser une alimentation sortie de la marchandisation, ou du moins de la marchandisation nationale et internationale. « L’idée, c’est que tout le monde ait une voix et une place dans les prises de décision. Par exemple, les projets alimentaires territoriaux plus proches du citoyen où les transferts de nourriture vont coller à l’architecture alimentaire de la région ou du département », reprend Clara Bouttier. « A terme, on aimerait fédérer tous les groupes au national qui ont pour horizon commun un droit à l’alimentation effectif en posant une loi cadre. »
En attendant, les citoyens peuvent s’appuyer sur l’existence d’une « Sécurité Sociale alimentaire » , une aide monétaire individuelle pour que chacun puisse se nourrir dignement.« On ne peut acheter que des produits qui sont conventionnés, mais en faisant confiance à l’intelligence collective, on peut se dire quels produits sont bons pour nous.»
Et pourquoi ne pas favoriser la production locale avec une monnaie locale et des échanges de services ? Faire un retour en arrière au regard de la mondialisation pour réinventer une agriculture locale, des échanges locaux. Cela aurait un impact social évident sur la précarité alimentaire en France, mais le pays pourrait aussi retrouver sa souveraineté alimentaire et ainsi ne plus faire face à des situations de dépendance comme c’est la cas avec l’Ukraine. Définanciariser ou du moins échanger à une échelle beaucoup plus locale grâce à une meilleure réglementation étatique du secteur alimentaire. Typiquement, à Montpellier, la Caisse commune de l’alimentation fonctionne avec la MonA, une monnaie locale en partenariat avec la monnaie régionale de l’Hérault : La Graine. Sa circulation dans un circuit durable et conventionné assure à ses utilisateurs un droit à l’alimentation fiable. Finalement, chercher des solutions pour repenser l’alimentation pourrait bien commencer par s’intéresser au jardin de son voisin.
Gabriel Vourc’h
Édito : Repas à 1€, une mesure alléchante face à la précarité étudiante ?
Les repas à 1 € au RU (restaurant universitaire) font rêver : tous les étudiants s’en lèchent les babines rien qu’en y pensant, pas vrai ? En réalité, la situation est bien plus complexe. Une véritable déconnexion sociologique semble persister entre la classe politique nationale et la réalité vécue sur les campus.
Pour des milliers d’étudiants, la précarité alimentaire est une urgence quotidienne. Selon le Baromètre de la précarité étudiante réalisé par la FAGE (Fédération des associations générales étudiantes), 2 étudiants sur 3 sautent au moins un repas chaque semaine, et 86% d’entre eux invoquent un manque d’argent pour expliquer ces privations. Malgré ce constat alarmant, la proposition de loi visant à étendre le repas à 1 € à l’ensemble des étudiants reste bloquée au Sénat, considérée comme une « charge » budgétaire plutôt que comme un investissement social dans la jeunesse. L’Unef (Union nationale des étudiants de France) rappelle d’ailleurs que depuis l’élection d’Emmanuel Macron, le coût de la vie étudiante aurait augmenté d’environ 32 %, portant les dépenses mensuelles moyennes à 807 € supplémentaires.
Cette lenteur législative souligne le fossé entre l’expérience des décideurs et celle de la vie étudiante, faisant de la faim un enjeu relégué au second plan des priorités politiques. Pourtant, le besoin est immédiat et ne dépend pas du calendrier parlementaire.
La « rigueur sélective » affichée dans le PLF (Projet de Loi de Finance) 2026, qui refuse d’universaliser le repas à 1 € et limite la mesure aux étudiants les plus en difficulté, contraste vivement avec les budgets consacrés au confort des législateurs. Demander aux jeunes les plus précaires de se satisfaire d’une aide restreinte au nom de la « maîtrise des dépenses publiques », tout en maintenant une buvette parlementaire largement subventionnée, où députés et sénateurs mangent à des tarifs dérisoires, symbolise une déconnexion criante : la faim des étudiants devient une variable d’ajustement budgétaire, quand le confort des élus est un droit acquis.
Mathis Brequeville
Vidéo réalisée par Mathis Brequeville