À Lille, depuis l’automne 2024, l’Opéra a créé le jury Premier Regard. Des adolescents y assistent à des spectacles et donnent leur avis, publiquement. Dans une période marquée par les coupes budgétaires et la fragilisation des politiques culturelles, ce choix affirme une chose claire : la légitimité culturelle n’appartient pas qu’aux experts.
Ils n’ont pas tous l’âge de voter. Pourtant, on leur demande de juger un opéra. De dire ce qui fonctionne, ce qui touche, ce qui ne marche pas. À Lille, ce déplacement de la parole raconte une transformation plus profonde du rapport à la culture.
À l’Opéra de Lille, le jury Premier Regard réunit une quinzaine de jeunes entre 15 et 20 ans. Leur rôle ne se limite pas à assister aux spectacles. Ils écrivent, débattent entre eux, rencontrent des artistes et participent à certains contenus de communication. Surtout, ils apprennent à formuler un avis argumenté sur des œuvres longtemps perçues comme réservées à un public initié.
Cette initiative s’inscrit dans un contexte tendu. Les budgets culturels diminuent, le pass Culture a été réduit et les dispositifs évoluent sans cesse. Face à cette fragilisation, les institutions cherchent à attirer de nouveaux publics, souvent jeunes, sans toujours remettre en question leurs codes. Ici, le choix est différent : au lieu de simplement inviter, on accorde une place réelle dans le débat.
« Cette tranche d’âge est très peu représentée dans les lieux culturels », explique Marion Tinoco, responsable du jury Premier Regard à l’Opéra de Lille. « L’idée, c’était de leur donner un espace à eux, pour développer un esprit critique et apporter un regard différent sur les spectacles. »
Apprendre à juger, pas seulement à recevoir
Dans beaucoup de projets culturels, les jeunes restent cantonnés à un rôle de spectateurs à former. Les codes sont déjà là, le langage aussi, et il s’agit surtout de s’y adapter. Avec Premier Regard, le mouvement s’inverse partiellement. Les adolescents ne sont pas seulement destinataires d’un discours culturel, ils deviennent producteurs de sens.
Pour Léonie Salon, 18 ans, membre du jury, la différence est nette. « D’habitude, ce sont surtout des adultes spécialistes qui décident de ce qui est culturellement important. Là, on nous demande vraiment notre avis. On ne nous demande pas juste d’être là. Quand on propose des idées, elles sont prises en compte. »
Leur pouvoir reste encadré. Les jeunes ne choisissent pas la programmation. Mais leur parole influence la manière dont l’Opéra parle de ses œuvres et de son public. « Quand on propose une autre manière de parler à des gens de notre âge, on est écoutés », précise Léonie. Ils ne dirigent pas l’institution, mais ils ne servent pas non plus de décor.

Visite exclusive du jury à l’opéra
Se sentir légitime face à un art qui impressionne
L’opéra garde une image forte : compliqué, cher, réservé à une certaine classe sociale. Pour Léonie, le vrai blocage est là. « Beaucoup de gens pensent que ce n’est pas pour eux. Qu’ils ne vont pas comprendre. »
Le jury agit à cet endroit précis. En donnant la parole à des jeunes qui n’ont pas tous grandi avec l’opéra, l’institution casse l’idée selon laquelle il faudrait être expert pour avoir un avis valable.
« Juger un art qu’on associe souvent à des adultes spécialistes, souvent des hommes blancs, c’est important », explique Léonie. « Dans le groupe, on vient tous d’horizons différents. Certains connaissent déjà la culture, d’autres pas du tout. Et c’est justement ça qui fait la richesse des échanges. »
Quand la transmission crée la distance
Si l’opéra impressionne encore, ce n’est pas tant à cause de l’art lui-même que de la manière dont il est transmis. Le vocabulaire, les codes sociaux, le silence attendu dans la salle, le prix des places, tout participe à construire une barrière symbolique. Beaucoup finissent par se dire que ce n’est pas pour eux.
« Beaucoup de gens pensent qu’ils ne vont pas comprendre », observe Léonie. Cette idée ne naît pas seule. Elle se fabrique avec le temps, à force de voir l’opéra associé à une culture élitiste, éloignée du quotidien. En confiant l’analyse des spectacles à des jeunes aux parcours variés, Premier Regard vient fissurer cette représentation.
Le projet ne cherche pas à simplifier l’opéra, ni à le rendre plus “jeune” artificiellement. Il modifie le point de départ : au lieu d’expliquer l’œuvre depuis une position d’expert, il part du ressenti, de l’expérience, du regard de ceux qui la découvrent parfois pour la première fois. C’est là que se joue la ligne éditoriale du projet : déplacer l’autorité, pas le contenu.
Moins de moyens, plus de déplacement symbolique
Ce type d’initiative pourrait facilement devenir une vitrine. Une manière d’afficher une ouverture sans conséquence réelle. Marion Tinoco insiste sur un autre objectif. « Le but, ce n’est pas de faire joli. C’est de créer des expériences qui laissent des traces et qui donnent confiance. »

Marion Tinoco
La question de la durée reste posée. Le jury dépend d’un budget, d’une direction, de choix politiques. « Une direction peut changer, les moyens aussi », reconnaît-elle. Rien n’est totalement acquis.
Pour Léonie, cette fragilité est révélatrice. « J’ai l’impression que les jeunes ne sont pas une priorité politique. Souvent, on s’adresse à eux surtout pour l’image, pas pour ce qu’on a vraiment à dire. » Dans un paysage où la parole des jeunes est fréquemment mise en scène, notamment sur les réseaux sociaux, Premier Regard propose autre chose : une parole prise au sérieux.
À Lille, le jury Premier Regard ne prétend pas résoudre toutes les fractures culturelles. Mais il montre qu’à défaut de moyens financiers, certaines institutions sont contraintes de repenser leur rapport au public. Ouvrir la parole, reconnaître une capacité de jugement, accepter de ne plus tout maîtriser. Autant de gestes qui transforment la culture en espace d’émancipation plutôt qu’en territoire réservé.
Merkel LOUCIF
L’imPASSe Culture
Le Pass Culture, lancé en France en 2022 pour les jeunes de 15 à 20 ans, est une aide financière destinée à faciliter l’accès aux activités culturelles. Depuis sa mise en œuvre, ce dispositif a permis à des milliers de jeunes d’acheter des livres, des places de cinéma, de concert, de musée. Cette initiative n’est pas spécifique à la France. Elle est inspirée du Bonus Cultura, mis en place en 2016 en Italie, qui permet aux jeunes de 18 ans de bénéficier d’un crédit de 500 euros dans le domaine culturel. Dans le reste de l’Union Européenne, d’autres pays ont également adopté le dispositif : le Bono Cultural Joven en Espagne, ou encore le Kultur-Pass en Allemagne. Tous ces pass ont un objectif précis : éveiller l’intérêt des jeunes pour la culture.
Cependant, quelques années après leur lancement, ces dispositifs sont remis en cause. La Cour des Comptes a publié en décembre 2024 un rapport assez critique quant à l’efficacité de l’application en France. Elle montre une faible diversité dans les dépenses des jeunes, davantage centrées sur les livres et délaissant le spectacle vivant. L’institution révèle aussi que les inégalités d’accès à la culture que le Pass étaient supposées combler sont toujours présentes, puisqu’il favorise surtout des jeunes dont les pratiques culturelles sont déjà établies. Ainsi, en France, le dispositif a été considérablement revu à la baisse : depuis mars 2025, les jeunes de 18 ans reçoivent désormais 150 euros contre 300 euros auparavant. Le mouvement est semblable dans les pays européens : l’Italie a installé des critères restrictifs à l’obtention des financements, et l’Allemagne menace de supprimer ce dispositif. Ces coupes budgétaires renforcent la fragilité d’un secteur déjà précaire, et les jeunes perdent aussi un moyen de s’ouvrir au monde, de construire leur imaginaire et de développer leur créativité. Ces restrictions questionnent la place de la culture dans les sociétés modernes. Elle est souvent reléguée au second plan, alors qu’elle permet la liberté d’expression, la transmission de savoir ou encore la découverte du patrimoine local. Surtout, elle constitue l’un des derniers remparts contre la tyrannie.
Louann Malardé