Quand les langues meurent, les identités s’effacent

La France est un pays très riche au niveau linguistique, cependant ses langues régionales disparaissent tout doucement et tombent dans l’oubli. Pour Esther Baiwir, doctorante spécialiste des dialectes nord-oïliques, et Jean-Luc Vigneux, cofondateur du journal picard le Ch’Lanchron, préserver ces dialectes, c’est sauver une identité, une mémoire, une culture. Grâce à l’éducation, aux médias et à l’art, ils redonnent vie à ces langues menacées. 

Dans le Nord de la France, plusieurs patois et dialectes sont encore parlés, comme le boulonnais, le valenciennois ou le rouchi. Le terme picard regroupe l’ensemble de ces variétés linguistiques, parlées dans les Hauts-de-France ainsi qu’en Wallonie picarde.

Esther Baiwir, doctorante en Langue et Lettres Photo de Louise Auger

Esther Baiwir

Dans son bureau de l’Université de Lille, Esther Baiwir est entourée de cartes du Nord de la France et de
Wallonie, tandis que l’odeur des livres anciens flotte parmi les dictionnaires, romans et recueils en picard qui peuplent sa bibliothèque. Elle explique les causes de la disparition progressive de ces langues régionales. « Il fallait qu’ils construisent un pays autour d’une langue, que tout le monde parle la même », rappelle-t-elle, évoquant l’instauration de la Troisième République en 1870 et l’unification de la population autour du français. Cette homogénéisation nationale passe notamment par l’éducation. Lorsque l’école devient obligatoire pour les enfants de 6 à 13 ans, à la suite des lois Jules Ferry, le français est la seule langue autorisée à être parlée et enseignée, sous peine de sanctions. « On mettait les enfants à l’école pour qu’ils aient plus de chances de réussir et de bouger. » Par ailleurs, la révolution industrielle pousse les populations à se déplacer pour trouver un emploi, entraînant un brassage entre provinciaux et la disparition progressive des dialectes locaux. Durant ses cours, elle ne se limite pas aux aspects historiques parfois longs : elle veut aussi offrir un moment agréable, convaincue que
l’apprentissage passe par le plaisir. Elle « fait lire des textes drôles en picard pour initier ses étudiants
à cette culture ».

Un trésor culturel vivant

« Promouvoir la diversité, c’est toujours plus joyeux et c’est propre à l’humain, parce qu’on est tous
différents », affirme Esther Baiwir. L’uniformisation de la langue affecte directement la richesse culturelle
française. Le picard constitue une part essentielle d’une identité, « c’est une langue qui a une histoire
pluriséculaire, remontant au Moyen Âge ». L’ancien picard, très proche du latin, se retrouve dans de
nombreux textes en ancien français et a influencé le français moderne. Pourtant, une grande partie de cette
littérature n’a jamais été traduite. Jean-Luc Vigneux souligne l’importance de cet accès aux sources :
« Avoir accès à la langue originale et la maîtriser permet aujourd’hui d’élargir sa connaissance
historique et folklorique. »

Au XIXe siècle, le journalisme satirique, le théâtre, la chanson, la poésie, les nouvelles et les romans en
picard connaissent un fort développement. Cette richesse culturelle est aujourd’hui mise en valeur sur le
site internet lanchron.fr, entièrement rédigé en picard. À Abbeville, le co-fondateur du Ch’Lanchron
s’immerge lui aussi dans un univers vivant de papier et d’encre, entre bandes dessinées, encyclopédies et
dictionnaires en picard, où chaque étagère raconte une histoire.

Livres en picard Photo de Louise Auger Le premier numéro du trimestriel paraît en 1980 et il continue d’exister grâce au soutien de bénévoles ; « sa spécificité, c’est qu’il est écrit entièrement en picard ». Entre 250 et 300 abonnés continuent de suivre la publication, qui propose des recettes de cuisine, des poèmes ou encore des nouvelles. Le journal ne reçoit aucune subvention : seuls les abonnements assurent son financement, « on est entièrement indépendant, le jour où ils arrêtent de le lire, il n’y a plus de sous, ça s’arrête », précise Jean-Luc Vigneux. À travers ces initiatives associatives, les lecteurs retrouvent une part de leur culture et de leur identité, contribuant ainsi à la survie du picard.

Préserver la pluralité du monde

Défendre les langues régionales ne revient pas à s’opposer à la langue française, mais à reconnaître que
l’uniformité appauvrit là où la diversité enrichit : « une langue locale n’est pas un handicap ». Préserver ces langues, c’est préserver une histoire, des savoirs et une culture vivante, qui continuent de façonner les territoires et celles et ceux qui y vivent. 

Jahnélie Delozière

Zoom sur...

La glottophobie

Alors que la mondialisation impose une uniformisation du langage au profit du français « standard » ou de l’anglais, les langues régionales comme le picard luttent pour leur survie. Au-delà de la perte culturelle, un phénomène social inquiétant persiste : la glottophobie, ou la discrimination par l’accent.

Tous les accents ne bénéficient pas du même capital sympathie. Si l’accent méridionale est perçu comme chantant ou chaleureux, l’accent picard, lui, est fréquemment associé à une image peu instruite. Philippe Blanchet professeur de sociolinguistique souligne cette hiérarchisation : un accent du Sud pourra être jugé « joli mais pas sérieux », limitant les journalistes à la météo plutôt qu’au JT de 20 heures. Pour le locuteur picard, le stigmate est souvent plus lourd, le renvoyant à une image de « bon vivant » folklorique, incapable d’incarner l’autorité ou la rigueur.

L’accent devient alors un véritable handicap social. Selon un sondage IFOP de 2020, près de 11 millions de Français auraient subi des discriminations lors d’entretiens d’embauche ou d’examens à cause de leur élocution. En France, s’écarter de la norme parisienne est un risque et ne pas posséder le « bon » accent fermerait donc des portes notamment professionnelles.

Pourtant, le picard n’est pas un français « déformé », mais un dialecte riche de cœur et d’histoire. Sa survie ne dépendrait pas seulement des cours à l’université, mais donc aussi de notre capacité à briser ces préjugés pour que plus personne n’ait à « gommer » ses racines pour trouver un emploi.

Lili Dabrowski 

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