A force de tout regarder, plus rien à voir

Dans le monde du cinéma, la domination des géants du streaming énerve les cinéphiles. Pour faire barrage à cette standardisation des films et pour redonner de la valeur au septième art, les magasins de DVD apparaissent comme une alternative accessible à tous. Comme pour le magasin O’CD, sauver le cinéma passe aussi par la revalorisation de sa forme matérielle.

Allés-retour entre le guichet et les rayons, souvent les mains pleines, le vendeur semble débordé. Il va et vient entre les allées colorées de DVD en tout genre, le tout, au rythme d’une chanson de Kendrick Lamar diffusé dans tout le magasin. Au vu de la quantité indénombrable de DVD rangés par ordre alphabétique, on se croirait avoir fait un retour dans le temps, bien avant l’essor des plateformes de streaming.

Intérieur du magasin O’CD, ©Pauline Hascoët

 

Tout dématérialiser à en perdre le sens

Fervent défenseur de ces petits objets plats circulaires oubliés, Sébastien*, vendeur dans un magasin de DVD du centre de Lille, est dépité par le constat alarmant des montées en pouvoir des sites de streaming dans le cinéma. Selon l’Arcom, 73% des Français disposent désormais d’au moins une offre de streaming payante, et ce chiffre est en constante progression. En réalité, cette tendance est compréhensible. Qui ne serait pas tenté de lancer le film de son choix sur le support qu’il souhaite en quelques cliques ? Tout est disponible instantanément, et à la demande. Vous avez lancé un film qui ne vous plait pas ? Pas de panique, il suffit de cliquer sur un autre titre.

Pourtant cette sensation de contrôle n’est qu’illusoire. Le film « choisi » est en réalité le produit d’un programme d’algorithme qui a analysé vos préférences au préalable. Il en va de même pour l’offre audiovisuelles proposée sur ces sites qui apparaissent suite à une étude méticuleuse des tendances de préférences actuelles. De quoi révolter les cinéphiles qui tiennent à ce que le cinéma reste humain.

Des ventes à prix cassés, qui favorisent la seconde main  ©Pauline Hascoët

Qui gagne vraiment avec le streaming ?

Le problème de la centralisation de l’audiovisuel pose une question éthique centrale : qui détient quoi et à qui cela profite-t-il ? La possession d’un large panel de films et séries revient à placer une facette importante de la culture entre les mains de quelques patrons. Une menace pour le cinéma alors connue comme étant un contre-pouvoir efficace dans nos sociétés. Un exemple parlant est celui du film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, « Persepolis » sorti en 2007 qui a contribué à faire connaître au grand public les réalités de la répression et des restrictions de libertés en Iran, prouvant à quel point le cinéma peut sensibiliser et nourrir le débat public.

Le danger est bel et bien réel lorsque l’on sait qu’en février dernier, Warner Bros a été racheté par Paramount dont le patron, David Ellison, n’est d’autre qu’un proche de Donald Trump. La possibilité de censure et des influences idéologiques au sein des sites de streaming est alors un problème préoccupant pour le cinéma comme contre-pouvoir.

Une contre-culture qui refait surface

Sébastien s’insurge : « À finir par tout dématérialiser on va finir par ne plus rien conscientiser ». Amoureux du cinéma, il veut garder cette trace matérielle des films, un remède au consumérisme de masse dont le cinéma est victime. Pour lui, le format matériel est bien plus qu’un simple support : « Le DVD est un objet culturel avant tout ». Il donne une présence aux films et aux albums, une manière de les regarder, de les toucher et de se les partager. C’est aussi ce qui fabrique des souvenirs. Sébastien se souvient de son père faisant tourner des vinyles, et de lui, enfant, fasciné par la pochette qu’il observait pendant que la musique jouait.

Le magasin O’CD, 21 rue des tanneurs ©Pauline Hascoët

Un souvenir qui aurait été impossible sans ce support matériel. Sébastien reste cependant confiant sur l’avenir prometteur du DVD comme moyen de contrer cette perte d’authenticité au sein du cinéma.

Margot BOEGNER

*prénom changé

Zoom sur Netflix,

L’enfant du DVD devenu roi du streaming

À la fin des années 1990, regarder le film que l’on veut chez soi passe encore par un détour au vidéoclub. Une petite start-up américaine imagine pourtant une autre solution : choisir un film en ligne et le recevoir quelques jours plus tard dans sa boîte aux lettres. Cette entreprise s’appelle Netflix, et à ses débuts, son modèle repose entièrement sur un objet aujourd’hui en déclin, le DVD.

Le concept fonctionne rapidement. Grâce à son abonnement mensuel, les clients peuvent louer autant de disques qu’ils le souhaitent et profiter d’un catalogue plus large que celui des vidéoclubs. Les abonnés affluent, séduits par la simplicité et la liberté du service. Problème, l’entreprise reste fragile financièrement au début des années 2000 et propose même au géant du secteur, Blockbuster, de la racheter pour 50 millions de dollars. Une offre finalement refusée.

Le véritable tournant intervient en 2007, lorsque Netflix lance son service de streaming. Films et séries deviennent alors accessibles immédiatement, sans attendre la livraison d’un disque. Au- delà de l’innovation technologique, ce sont les finances de Netflix qui sortent gagnantes. L’envoi de DVD impliquait des coûts logistiques considérables, notamment des centaines de millions de dollars de frais postaux chaque année, alors que la diffusion en ligne permet de proposer une même œuvre à des millions d’abonnés en même temps à bien moindre coût.

En quelques années, ce modèle transforme l’entreprise en plateforme mondiale. La base d’abonnés explose, la rentabilité suit, et Netflix devient un acteur incontournable du divertissement. Ironie de l’histoire, celui qui s’est construit grâce au DVD accompagne aussi son déclin : Netflix a envoyé son dernier DVD aux États-Unis le 29 septembre 2023. Entre-temps, la plateforme a profondément changé notre manière de consommer films et séries, lançant la vague des plateformes de streaming dans le monde.

Loane Rotatinti

vidéo : Anne Descombes

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