Dans la mare de l’édition, la grenouille qui contourne le circuit classique

À Lille, à deux pas de la gare Lille-Flandres, la librairie Crôafunding se distingue des commerces traditionnels. Depuis 2021, Xaviel Lancel, 53 ans, ne met en avant que des ouvrages autoédités. BD, fanzines, livres indépendants… tous partagent un point commun : le circuit court. Ici, pas de best-sellers ni de géants de l’édition, ce lieu propose une alternative au modèle économique classique du livre. 

Dans cet antre du livre de 17 m², plusieurs grenouilles aux déclinaisons variées se cachent entre les piles d’ouvrages. L’animal, qualifié par le propriétaire d’ « un peu étrange », est devenu le symbole du lieu. Clin d’œil aux livres exposés : inattendus, singuliers et parfois déroutants. Mais plus que l’originalité des sujets, les livres sont avant tout choisis car ils viennent directement de l’artiste.

Une devanture qui attire les yeux des lecteurs… et des amateurs de grenouille
Qu’est-ce que le crowdfunding ?

Le crowdfunding est un levier qui permet au grand public, de manière collective, de soutenir financièrement une idée ou un projet qui le séduit pendant un mois. Une fois le projet réalisé, les personnes qui auront participé pourront recevoir une édition. Pour l’autoédition, les lecteurs passent par des plateformes comme Ulule, pour les projets français, et Kickstarter, pour les projets internationaux.

Marché contourné

Cette approche revendique une autre manière de penser le livre et sa diffusion. Pour Xavier, « il suffit juste de s’extirper du modèle totalement capitaliste et il faut toujours du temps ». Dans la librairie, cette vision se traduit par une sélection d’ouvrages singuliers, issus du crowdfunding, qui privilégient des démarches indépendantes plutôt que des logiques commerciales. Chaque livre trouve sa place pour ce qu’il propose, et non pour ses perspectives de vente. 

La boutique fonctionne donc selon un principe de circuit court : un seul intermédiaire entre l’auteur et l’acheteur. Dans l’édition classique, le parcours d’un livre passe par plusieurs acteurs: éditeur, diffuseur, distributeur, puis libraire. Une chaîne longue dans laquelle l’auteur ne touche qu’environ 8% du prix du livre. Contrairement à ces « longs circuits capitalistes », comme les décrit Xavier, l’autoédition peut porter la rémunération jusqu’à 25 à 40% par exemplaire. 

Une alternative sous les radars

Les chiffres donnent envie, mais dans ce cas, pourquoi tous les artistes ne s’autoéditent pas? Beaucoup restent dans le circuit classique, simplement parce qu’ils ne connaissent pas d’alternative. « Ce n’est même pas une seconde route qu’on leur propose », confie Xavier. D’autres hésitent face aux contraintes: en autoédition, ils doivent financer l’impression, assurer la communication et gérer eux-mêmes la diffusion, un travail que tous ne souhaitent pas endosser.

Face aux mastodontes de l’édition, le libraire privilégie aussi des structures hybrides comme Exemplaire. C’est une maison d’édition certes, mais elle est fondée par des auteurs souhaitant publier leurs livres sans signer de contrats avilissants et qui en avaient marre d’être payés des clopinettes. Cette structure qui est à mi-chemin entre l’auto-édition et l’édition classique fait alors barrage aux mauvaises relations auteur-éditeur. Car selon l’Observatoire des rémunérations des auteurs du livre, 43% des auteurs ont constaté une diminution de leurs droits d’auteur au cours des cinq dernières années, et tout ça sur fond de contrats souvent défavorables et d’avances quasi inexistantes.

Aucun best-seller mais des livres mis en avant de la même façon

Hors des sentiers

Dans la boutique, sont exposés des bandes dessinées expérimentales, des fanzines, ainsi que des livres aux sujets engagés, souvent liés aux thématiques LGBTQIA+, féministes ou antiracistes. Les ouvrages trop proches du circuit classique n’ont pas leur place. « Les gens ne viennent pas ici pour trouver un Tintin autoédité. ». Ici, ce sont les récits les plus inattendus qui trouvent leur public, loin des standards imposés par les géants de l’édition. 

Charlotte Michiel 

Salomé Bachimont (photographies)

PORTRAIT

Léna, poétesse, « Dire ce qu’on ne voit pas »

Au chant des rouges-gorges d’un parc lillois, Léna partage la poésie des moments simples du quotidien. Elle est étudiante et publie ses poèmes sur les réseaux sociaux. 

“J’ai toujours écrit dans un carnet, un journal intime de manière discontinue avec des mois, des années où je n’écrivais pas.” Ce travail d’écriture prend un nouveau sens pendant le confinement au printemps 2020. Léna décide de partager ses coups de cœur littéraires sur Tik Tok. Face à une addiction toujours plus grande, l’application est supprimée ainsi que toutes ses créations trois années après. Pourtant “l’envie de partager était toujours là”. 

Alors en septembre 2025, elle ouvre un nouveau compte sur instagram (@lenapoema_). Entre-temps, “j’ai appris à écrire sur autre chose que le malheur”. Ce ne sont plus des vidéos qu’elle publie, mais ses poèmes, ses rimes et ses rythmes. Elle reste fidèle à ses premiers écrits : les haïkus tout en évoquant l’idée d’une poésie plus déstructurée, novatrice. Dans un coin de son imaginaire, elle rêve d’un recueil et d’un roman en vers libres sans pour autant se considérer actuellement comme faisant partie du monde de l’auto-édition. “Je fais partie d’une communauté qui partage sa poésie sur internet.” Il est difficile de publier un recueil même si la visibilité par internet aide beaucoup. De l’écriture à la vente, la composition d’un recueil (autour de 150 poèmes) exige un certain engagement financier et dans la durée.  

Passionnée de littérature, elle cite aisément Guillaume Apollinaire et Andrée Chédid. Chez cette dernière, elle apprécie “la place des corps et des visages pour marquer le temps et la vieillesse”. Sa passion littéraire lui a donné l’idée d’un nouveau projet : une vidéo sur Louise Labé. Léna souhaite mettre en lumière la façon dont la poétesse du XVIe siècle incarne un féminisme langagier inédit à la Renaissance. 

Arthur Remaury

Comment les librairies indépendantes survivent-elles face aux grandes surfaces ?

Sur le même sujet