Au Portugal, faire tourner un moulin avec la résilience de Cova da Moura

Enregistrée officiellement en 1987 mais initiée dès le début des années 1980, l’Association Culturelle Moinho da Juventude œuvre depuis plus de quarante ans à construire un avenir pour les jeunes de Cova da Moura. Un combat indissociable d’un enjeu fondamental : que le quartier continue d’exister. Flavio Almada, ancien coordinateur général de l’association et toujours membre de celle-ci, en témoigne.

Comme un moulin, l’Association Culturelle Moinho da Juventude transforme la volonté des habitants de Cova da Moura en opportunités concrètes pour le quartier et pour sa jeunesse. Situé dans la municipalité d’Amadora, en périphérie de Lisbonne, le quartier est l’une des plus grandes enclaves de la communauté capverdienne immigrée. Classé comme quartier dégradé d’origine illégale, Cova da Moura et ses habitants sont au cœur d’une lutte permanente pour se développer en continuant d’exister.

Depuis sa création dans les années 1980, l’association a pris en charge de nombreux services délaissés par les pouvoirs publics. « Nous sommes une extension privée de l’État. L’État ne nous paie pas pour faire un service, il nous voit faire le travail et nous paie pour ça. Imaginez : nous assurons le soutien scolaire, les activités culturelles, la cantine sociale », explique Flavio. Le quartier a ainsi pris l’initiative, donnant naissance à de multiples infrastructures.

Leur énumération témoigne de l’ampleur de son rôle au quotidien : crèche, école maternelle, centres de loisirs, cabinet d’éducation professionnelle, cabinet d’appui à l’immigration, cabinet d’action sociale, bibliothèque, menuiserie, centre informatique, Centre de Science Vivante et Technologie.

Des jeunes assis devant un des bâtiments de l'Association Culturelle Moinho da Juventude

Des jeunes assis devant le bâtiment du Centre de Science Vivante et Technologie – © Robin Verrier

Financée en partie par l’État, l’association peine à suivre l’augmentation du coût de la vie. Les subventions publiques sont réévaluées mais insuffisamment: « Le salaire, en apparence, semble être plus élevé, mais les gens n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. Ce qu’ils reçoivent doit être dépensé immédiatement. » Pour combler ce manque, Moinho da Juventude se bat pour chercher d’autres sources de revenu – Union Européenne, Global Banking, responsabilité sociale des entreprises, dons, cotisations. Mais comme le résume Flavio : « Pour ce dont nous avons besoin, ça n’atteint même pas la moitié. »

La ville s’étend mais le quartier résiste

Si la création d’infrastructures a permis des avancées notables sur le plan social, culturel et sanitaire, Flavio rappelle que des problèmes majeurs persistent. « Le problème fondamental ici, c’est la régularisation des terrains de Cova da Moura », souligne-t-il.

Avec l’expansion urbaine, le quartier, autrefois en périphérie, est désormais convoité. « Nous avons un problème qui est maintenant beaucoup plus dangereux qu’auparavant, parce qu’il y a une expansion de la ville. » Flavio évoque la pression des grands groupes économiques, des agences immobilières, et des intérêts politiques. Il affirme : « C’est un projet actuel, mais pas public. Nous savons que certains pouvoirs veulent procéder à la démolition de notre quartier pour maximiser les bénéfices et le logement. »

Face à cette épée de Damoclès, Moinho da Juventude mise sur ce qu’on ne peut pas démolir, l’identité et l’avenir de sa jeunesse. La lutte pour le droit au lieu est cruciale, mais exister passe aussi par le fait que les jeunes se sentent appartenir à Cova da Moura et y restent. Les deux sont inséparables, Flavio insiste : « Ce n’est pas une association faite pour les gens, c’est une association des habitants. »

Rue animée de Cova da Moura - © Robin Verrier

Des jeunes organisant un barbecue dans une rue – © Robin Verrier

Au cœur de cette démarche, une conviction, que Flavio appelle la théorie de l’interconnexion, anime le quartier : un enfant qui grandit dans un espace qu’il considère comme le sien, où sa musique existe et sa culture est respectée, ne cherche pas à le détruire, et s’ouvre plus facilement au monde extérieur. À l’inverse, un enfant ostracisé pour parler créole se ferme. « Si cette partie linguistique et culturelle est enseignée et valorisée, cet enfant s’ouvre à la langue portugaise, à son île, à tout », résume Flavio. Pour lui, « la culture fait partie de la colonne vertébrale de n’importe quelle société. Les sociétés qu’on veut détruire, leurs cultures sont interdites, pétrifiées. »

C’est sur ce socle que le quartier a construit autre chose. « Notre quartier, ce n’est pas seulement une question de briques. C’est une question de sociabilité, de convivialité, d’entraide, d’avoir du soutien mutuel et d’accorder du temps pour les autres. Voilà ce qu’est notre quartier. Il fait partie de notre façon d’être au monde », affirme l’ancien coordinateur général de l’association.

Peinture murale de Cesária Evora, chanteuse cap-verdienne iconique - © Robin Verrier

Peinture murale de Cesária Evora, chanteuse cap-verdienne iconique – © Robin Verrier

Un quartier pionnier

Cette façon d’être au monde accompagnée par les infrastructures nécessaires à l’ouverture de nouvelles portes a produit des résultats durables. À titre d’exemple, celle des médiateurs sociaux et culturels. Dans les années 90, l’association a été la première au Portugal à créer cette formation faisant le lien entre les communautés immigrées et les institutions. Ces médiateurs font aujourd’hui partie du service d’immigration, des écoles et de plusieurs autres entités.

De la triple médaille nationale de judo aux diplômes universitaires des jeunes du quartier, en passant par le classement du Kola San Jon comme patrimoine immatériel du pays, une musique cap-verdienne autrefois interdite pendant la colonisation, les victoires de Cova da Moura sont innombrables.

Aujourd’hui, Moinho da Juventude est devenu une organisation qui inspire à l’international. Flavio souligne : « Des associations en France sont nées par inspiration d’ici. Certaines ont été créées au Cap-Vert sur cette base. Nous avons essayé d’articuler des choses au Brésil et des personnes passées par ici travaillent aujourd’hui en Chine. »

Ce rayonnement n’efface pas les combats du quotidien, face auxquels Flavio allie espoir et réalisme : « Ici il y a beaucoup de défis, beaucoup d’obstacles. Mais ces obstacles sont rapidement surmontés s’il y a de la volonté et des ressources. La plus grande ressource, nous l’avons déjà ici, nous avons des gens. Alors pour nous, la priorité c’est de rester ici dans notre quartier. Et ensuite, à long terme, c’est aussi une société plus juste. »

ROBIN VERRIER

 

En savoir plus : Quelques dates importantes 

Pour comprendre les origines de l’Association Culturelle Moinho da Juventude, il est important de saisir le contexte de la période post-Seconde Guerre mondiale au Portugal et dans ses colonies, notamment au Cap-Vert.

Années 1950 : Dans un contexte de dictature salazariste depuis les années 30, le Portugal étouffe. La pauvreté sévit et la faim ravage les territoires colonisés. Près d’un million de travailleurs portugais quittent le pays vers la France, l’Irlande ou l’Angleterre. Pour combler ce vide de main-d’œuvre, le régime fait massivement appel aux colonies, en particulier le Cap-Vert, déchiré par la famine.

1961 : Cette date marque le début de la Lutte de Libération des colonies africaines. Les Cap-Verdiens affluent davantage au Portugal, et des personnes qui étaient des piliers de leurs communautés aussi. En parallèle, l’exode rural s’intensifie, donnant naissance à une grave crise de logement et par extension à des quartiers comme Cova da Moura qui se forment en périphérie.

25 avril 1974 : Date de la Révolution des Œillets qui met fin à la dictature salazariste et place les intérêts des plus pauvres et des travailleurs au centre. La révolution marque un tournant pour les quartiers défavorisés, où les terres appartenaient jusqu’alors à quelques familles selon le modèle de latifundium. La lutte des travailleurs donne aussi naissance au Service Ambulatoire d’Assistance Locale (SAL), premier dispositif de réponse participative et démocratique aux besoins des quartiers à l’échelle nationale. Cela a permis que les personnes sans solutions de logement improvisent des logements précaires, aussi bien à Cova da Moura que dans d’autres quartiers.

1979-1987 : En 1979, une habitante de Cova da Moura, Lieve Meersschaert, surnommée “la mère du quartier”, ouvre son grenier aux enfants laissés seuls dans la rue pendant que leurs mères travaillent. De ce grenier naît l’initiative d’une petite bibliothèque, qui animera jusqu’à 700 lecteurs portés par les jeunes du quartier. Expulsé du lieu pour des raisons politiques, ce mouvement a initié la création de l’Association Culturelle Moinho da Juventude. Concrétisée en 1981, l’association a réellement commencé en 1984, avant d’être enregistrée officiellement en 1987.

 

Vidéo sur le studio de musique Kova M Estúdio : 

Dans ce format vidéo, nous revenons sur l’importance de l’artistique et du culturel dans le développement des jeunes de Kova da Moura. Flavio, lui-même MC connu sous le nom de LBC, évoquait le rôle clé du studio dans la mise en pratique de la théorie de l’interconnexion. Edir Correia, alias Di Tchaps, s’est entretenu avec nous.

 

Robin Verrier

Crédit photo : © Robin Verrier

 

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