Le paysage médiatique français est peuplé de médias dits alternatifs ou indépendants qui s’émancipent des modèles économiques, hiérarchiques et des supports de diffusion traditionnels. Dans cette lignée, le média franco-soudanais Sudfa propose de redonner le pouvoir de l’information aux citoyens pour incarner véritablement un modèle de contre-pouvoir, révolutionnaire et décolonial.
Les médias grand public (presse, radio, TV) se donnent volontiers le rôle de miroir(s) de la société, mais la glace qu’ils tendent est préalablement déformée par des choix éditoriaux, des angles, ou des contraintes de formats et de financements. Leurs grilles de lecture homogénéisées, conjuguées à une production industrielle et quasi instantanée de l’information, mettent en péril la qualité de cette dernière. Ce qui érodent finalement la confiance du public envers ces entreprises, voire ces empires.
Mais alors tout l’espace médiatique serait condamné par les médias de masse… Tout ? Non ! Des organes de presse indépendants résistent et organisent des espaces critiques, d’analyses, de décryptages ou d’enquêtes, affranchis des pouvoirs politiques et financiers – et des possibles pressions qui les accompagnent. Un contre-modèle pour un véritable contre-pouvoir.
Le média franco-soudanais Sudfa reflète cette lutte pour réinvestir l’espace médiatique. Leur objectif “est de visibiliser les voix de la diaspora soudanaise et de chercher la parole des personnes marginalisées qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer”, indique avec fierté Hamad Gamal, le co-fondateur du média. L’idée n’est pas de remplacer les narratifs dominants par d’autres, mais plutôt d’inviter les populations soudanaises et françaises à se réapproprier l’information. Pour qu’elles deviennent les autrices de leur propre histoire et les principales actrices des luttes.
S’émanciper de la matrice coloniale
Ces espaces de fermentation des idées et des identités en marge, ne peuvent se développer dans les formats médiatiques traditionnels trop contraignants. C’est pourquoi Sudfa évolue sur le web. Le site Internet du média franco-soudanais et ses comptes Instagram et Facebook lui permettent un « fonctionnement inspiré du mode d’organisation révolutionnaire des comités de résistance au Soudan, qui consiste à décoloniser l’espace politique et le rendre accessible au peuple soudanais”, explique le co-fondateur de Sudfa. “Ce sont des organisations qui se font par le bas. Chaque participant peut donner son avis, commenter, apporter des lectures ou des analyses.”
Au sein de l’équipe, la philosophie héritée de la révolution soudanaise de 2018, se traduit par une organisation horizontale et collaborative. Toute personne intéressée par les questions soudanaises peut proposer son texte, “quelle que soit leur expérience avec le journalisme ou l’écriture. Pour qu’elles puissent faire entendre leur voix”. La plupart des articles sont écrits par des exilés soudanais, puis restructurés par un.e Français.e pour qu’ils correspondent à un public francophone, avant d’être relu par le comité éditorial qui juge de la qualité du texte et de son engagement.
Un catalyseur des luttes
Sur ses réseaux sociaux, le média financé par une fondation privée, offre une lecture “antiraciste, anti-impérialiste, militante et révolutionnaire”, afin de “combler un vide”, un manque cruel d’information, d’explication et d’humanisation de la guerre au Soudan. Hamad Gamal, exilé en France depuis plusieurs années, répond à ces lacunes par une série de posts sur les plateformes de Meta, nommée Clés pour comprendre la guerre au Soudan.
Le média aux 20 000 abonnés sur Instagram assume une responsabilité d’informer, qui ailleurs est esquivée : “ce n’est pas par naïveté qu’ils [les médias occidentaux] évitent de parler de ça mais c’est un choix éditorial bien calculé et qui marche toujours avec leurs agendas coloniaux et impérialistes”.
En s’émancipant d’un système post-colonial, Sudfa entre en résistance. Les articles et publications se font l’écho des initiatives et des luttes de la société civile ou de la diaspora soudanaise, pour leur apporter un véritable soutien. C’est une “manière de passer d’un engagement dans la lecture de l’actualité à un engagement concret”. Là réside toute la force d’un contre-pouvoir. Les citoyens et la diaspora soudanaise se réapproprient leur capacité à agir sur le monde, sur leur quartier, sur leur vie quotidienne. Leurs voix ont ainsi un écho, une caisse de résonance, non pas un traducteur occidental qui déformerait leurs propos et leurs vécus.
Timéo Stalica
Edito : Le journalisme indépendant face à la « véranda » d’Overton
La privatisation des journaux par les milliardaires permet de créer un front d’attaque à l’encontre des médias publics et indépendants. Il n’est en effet pas rare d’entendre Pascal Praud émettre de vives critiques sur la façon dont l’audiovisuel public procède, allant même jusqu’à affirmer que ce dernier « déteste le peuple », en direct sur Cnews, média de la galaxie Bolloré. Les dérives populistes de ces chaînes montrent la tendance journalistique qui se dessine aujourd’hui : les médias rachetés par les milliardaires défendent pour la plupart l’agenda de l’extrême droite, ils sont un réel relais des idéaux racistes et fascistes et diabolisent les opposants politiques directs. Dès lors la « fenêtre d’Overton » est grande ouverte : il n’est plus question d’incriminer les fascistes, mais de remettre en question l’antifascisme. Il n’est plus question de condamner la colonisation mais de savoir si cette dernière était un crime ou non. Tenir ce genre de débat et d’idées est aussi choquant que brutal, car il témoigne de la normalisation grandissante des idéaux de l’extrême droite dans le débat public.
A l’image du « Front commun contre l’extrême droite », hors-série de L’Humanité et de quatres autres médias, le journalisme indépendant et public doit se présenter comme le dernier rempart de la démocratie. Face aux volontés de le discréditer, de le censurer ou de le privatiser, il doit apporter une réponse solide et faire ce qu’il fait de mieux : dénoncer, éveiller les consciences face à la manipulation populiste de plus en plus présente, et lutter contre l’uniformisation de l’information.