Casser les lignes du football

En septembre 2025, le Collectif Hors-Jeu s’est élancé sur les pelouses lilloises. Deux fois par semaine, la première équipe de football de loisir féminine de la métropole se retrouve pour deux heures d’entraînement, à la Halle de Glisse et au stade Jean Barrate. Ouvert aux femmes et aux minorités de genre et affilié au Spartak, association sportive et militante lilloise, le collectif subvertit la norme des clubs sportifs.

Déjà une demi-heure après la fin officielle de l’entraînement. Sauf qu’en ce jeudi soir, les membres du Collectif Hors-jeu jouent les prolongations, profitant du dernier entraînement de la semaine. Résonnent les encouragements mutuels des joueur.euses au rythme des dribbles et des tacles.

 « Je crois qu’il y a des nouvelles aujourd’hui », glisse Astrid, cofondateu.rice du collectif, la main en visière pour mieux distinguer les joueur.euses sur le terrain. L’équipe s’agrandit chaque semaine tandis que la motivation des ancien.nes ne faiblit pas, à l’image de cette séance prolongée à l’improviste. Leur sac de sport à peine refermé, les joues encore rougies par l’effort, Axelle et son amie se disent prêtes à revenir, elles qui n’auraient « pas été à l’aise dans une équipe mixte ou masculine ».

équipe de football

Petite pause dans l’entraînement

« Mettre en avant le foot féminin, et en plus, débutant, c’est politique » défend Astrid. Débuter à l’âge adulte comble, pour certain.es, un désir enfant ou adolescent entravé par la honte. « Parce que ça ne se fait pas de jouer au foot quand on est une fille », certaines avaient renoncé : crainte de décevoir les attentes des parents, d’intriguer les camarades, d’être mise au ban de la communauté des « vraies filles », celles qui n’ont pas de shorts tachés par les glissades sur la pelouse.

Fuir le cadre

D’autres ont connu les équipes masculines ou mixtes mais le système les a méprisé.es. Alors à l’AS Lille, les cofondateur.ices du collectif ont été bloqué.es « au fur et à mesure que la section féminine a pris de l’ampleur ». N’ayant pas la main sur les dépenses, iels n’ont bénéficié ni de leurs collectes de fond ni de leurs dons personnels. En embrassant l’indépendance, iels se libèrent de la soumission au bon vouloir du système. Désormais, iels ont « pleinement [leur] place pour jouer », constate Eléa.

La gestion autonome les dispense aussi de se conformer au système hiérarchisé des clubs. Leur mot d’ordre est « la cogérance », grâce à des réunions ouvertes à toustes et à la répartition de la trentaine de membres en pôles. Quant à la compétition, étendard des clubs, elle « est le dernier objectif » affirme Eléa. Oser désacraliser la quête de la Médaille d’or ? Oui, pour ne pas fermer la porte aux débutant.es. L’envie de progresser n’est plus dictée par l’aliénation à la performance. Iels envisagent les matchs amicaux comme de véritables rencontres, entre « personnes avec les mêmes valeurs ». Un terme à glacer le sang pour Gianni Infantino, qui a tenu à offrir à Donald Trump le tout premier Prix de la paix de la FIFA dont il est président.

Faire corps

Parmi les projets du collectif, un déplacement à Bruxelles pour un match mais aussi pour « visiter la ville et faire la fête ». Car c’est une « petite communauté » qui s’est tissée au fil des entraînements : « C’est la première fois de ma vie que je suis entouré.e de personnes queer », raconte Charlotte qui, après des années sans oser, s’est coupé.e les cheveux court. À l’abri des railleries et des injonctions sur le corps, le cheminement personnel sur le genre s’ouvre. Une des aspirations du collectif est d’être une alternative aux clubs, pour les hommes transgenres et personnes non-binaires.

joueur.euse de football

Charlotte, joueur.euse du collectif Hors-jeu

Toustes puisent dans ce groupe grandissant de la joie et de la fierté, aux antipodes de la peur et de la honte que le système hétéropatriarcal tente d’instiller chez les femmes et les personnes LGBT. Astrid se remémore un samedi soir après un « apparthon », tour des appartements des joueur.euses. « On s’est retrouvé.es à vingt-deux heures, avec une enceinte, à déambuler. Ça n’arrive jamais de voir un groupe de meufs dans la rue comme ça ». Iels ont trouvé une adelphité rare ; Astrid et Eléa terminent mutuellement leurs phrases, Charlotte qui n’avait « plus trop de groupes sociaux sur Lille », a trouvé « une bande d’ami.es ». 

Clémentine Moreau

 

Focus : et le football institutionnel ?

Le football français repose sur un cadre institutionnel incarné par la Fédération française de football (FFF). Licences, règlements, sanctions : elle garantit en théorie l’équité sportive. Mais elle révèle aussi, parfois, ses propres angles morts.

En décembre 2025, l’équipe féminine du Paris Saint-Germain a été sanctionnée de trois défaites en Première Ligue en raison d’une erreur administrative liée à la licence de la joueuse Florianne Jourde. Trois victoires annulées, neuf points retirés. Si les clubs masculins peuvent eux aussi être sanctionnés, cette affaire soulève une question plus structurelle : un club masculin de ce niveau aurait-il pu laisser passer une telle erreur administrative ? Probablement pas. Non parce que les règles y seraient différentes, mais parce que le suivi des licences et des dossiers y est plus pointilleux. Difficile de ne pas y voir un symptôme : celui d’un football féminin souvent relégué au second plan, peut-être moins surveillé ?

Le Collectif Hors-jeu évolue en dehors de ce modèle. Non par rejet total des règles, mais parce que le cadre dominant ne répond pas à toutes les réalités. Le collectif adapte ses pratiques et ses priorités pour permettre à tous.tes de jouer sans devoir sans cesse prouver leur légitimité. Hors-jeu ne corrige pas les angles morts du football institutionnel, il les rend visibles. Il rappelle que penser le sport autrement n’est pas un luxe militant, mais une nécessité pour celleux que le modèle majoritaire continue d’exclure.

 

Lounaé Benaitreau

Crédit photos : Tina Sylvain

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