De mars 1943 à mai 1944, 68 résistants sont fusillés par l’occupant allemand dans les fossés du fort de Lobau à Bondues. Transformé en musée en 1997, il accueille chaque année 1500 élèves, du CM2 à la Terminale. À l’ère des pseudo historiens en ligne, l’équipe du musée doit réinventer la transmission de la mémoire pour armer les plus jeunes face aux instrumentalisations du passé.
Dans la cour du musée, la phrase de la plaque qui rend hommage aux résistants résonne sur la pierre encore meurtrie « Ici, des hommes ont donné leur vie pour que tu puisses vivre libre, n’oublie jamais. » Quelques mots puissants, accompagnés de plaques mentionnant, l’identité, la date d’exécution et l’âge des fusillés. Certains n’avaient que 19 ans. Et pourtant, face à l’horreur, Estelle Delebarre, Directrice du musée de la Résistance de Bondues déplore encore des attitudes que l’on croyait cantonnées aux livres d’histoire : saluts nazis, élèves pétainistes… « Aujourd’hui il y a cet aspect : lutter contre la désinformation, influencée par l’actualité, les sorties, les petites phrases, les gestes et on se rend compte que les jeunes sont comme des éponges », explique-t-elle.
Pour autant, l’équipe du musée refuse de se braquer. Leur objectif est d’aller chercher l’origine des idées, comprendre comment elles se construisent. Estelle Delebarre ajoute qu’on doit laisser une place à l’échange, amener un contre point et surtout laisser une porte ouverte pour que l’élève ne soit plus bloqué dans son paradigme.
Documents d’archives sur l’Abbé René Bonpain, fusillé le 30 mars 1943
Des idées largement influencées par la sphère politique. Les jeunes reproduisent parfois les gestes de certaines personnalités publiques, comme le salut nazi d’Elon Musk. Mais parfois c’est plus subtil comme le rappelle la directrice : « L’implication politique n’est pas toujours affichée de manière assumée. Des messages peuvent y être transmis, parfois de façon implicite. » C’est d’ailleurs sur Internet que ces messages circulent le plus. En 2025, le service d’information du gouvernement avait publié une vidéo générée par intelligence artificielle sur la vie d’une femme en 1944, surfant sur une tendance virale de TikTok et Instagram. La vidéo avait finalement été retirée après les critiques d’historiens comme Yann Bouvier dénonçant de nombreuses erreurs.
Aujourd’hui, chacun peut produire ce type de contenu et le diffuser massivement. Les fausses informations se multiplient, et les plus jeunes en sont les premières victimes. Comme le souligne Estelle Delebarre, « ils n’ont plus forcément les réflexes d’aller vérifier l’information ».
Salle du musée regroupant les photos des 68 résistants fusillés.
Face à ce constat, les visites scolaires sont repensées. Les guides s’appuient sur des faits concrets : chiffres, documents, archives, mais surtout apprennent aux élèves à analyser cette période historique. Il s’agit de promouvoir la vérité tout en apportant de la nuance, notamment en déconstruisant le mythe d’une France unanimement résistante. « Quand on demande aux élèves quel pourcentage de Français ont résisté, ils répondent souvent 60 à 70 %. En réalité, on est plus proche de 3 à 5 % », explique la directrice. L’équipe insiste également sur la « zone grise » : cette majorité de Français qui n’a ni résisté ni collaboré, mais a surtout cherché à survivre. Sans oublier les résistants de la « 25e heure », ces personnes qui se sont découvert une vocation de résistant au moment de la Libération.
« C’est une réalité historique que l’on doit aussi transmettre, sans pour autant minimiser l’engagement de ceux qui ont réellement résisté », insiste-t-elle.
Entrée musée de la résistance Bondues
Mais pour transmettre cette nuance, Estelle Delebarre l’explique : « Il faut sortir de la verticalité et nourrir un échange avec les élèves ; humaniser l’histoire en racontant des anecdotes, montrer des photos des résistants et expliquer pourquoi c’est important. »
Le devoir de nuancer sur la Résistance mais aussi sur la déportation est primordial comme le rappelle l’exposition temporaire du musée Survivre à l’enfer et se reconstruire. La période dans laquelle nous vivons ouvre de nouvelles réflexions sur la transmission de la mémoire aux générations futures. Avec la disparition progressive des derniers témoins de la Seconde Guerre mondiale, les théories révisionnistes refont surface et se multiplient en ligne et pourront faire écho aux jeunes qui n’auront pas eu la chance de connaître ces témoignages. Pour les musées, l’enjeu est de conserver ces récits pour les transmettre aux prochaines générations et empêcher le cycle de la haine de recommencer.
Ils nous ont transmis leur liberté au prix du sang, à nous de la conserver pour ne pas payer le même prix.
Antoine Rizzo Corbière
Photographies par Emma Duchadeuil
EDITO : La fin de l'ère du témoignage ?
D’ici quelques années, la majorité des témoins directs de la Seconde Guerre mondiale aura disparu. De facto, selon les estimations de Claims Conference publiées en janvier 2026, il resterait environ 196 000 survivants de l’Holocauste, contre 220 000 en 2025.
Comment transmettre sans eux ?
Face à ce basculement, les institutions mémorielles (musées, associations, fondations) redoublent d’inventivité pour trouver des solutions. En France, la transmission passe désormais par la multiplication de dispositifs immersifs. Par exemple au Mémorial de la Shoah (Paris), archives audiovisuelles, parcours scénographiques et outils numériques tentent de préserver ce que la parole incarnée produisait : une émotion, une humanisation de l’histoire. Le but : garder ces mémoires vivantes grâce à la technologie. Sur une même lignée, en Californie, à quelques milliers de kilomètres de chez nous, la USC (University of Southern California) Shoah Foundation développe des témoignages interactifs en 3D. Le visiteur pose une question et le rescapé, filmé avant sa disparition, répond. Véritable prouesse numérique, quoiqu’assez troublante. Ce dispositif s’inscrit dans le “Visual History Archive Program” alimenté par les musées à travers le monde ainsi que les utilisateurs !
Mais ces dispositifs sont-ils une solution durable ?
Peut-on archiver une émotion ?
Un témoignage peut-il réellement survivre à celui qui le porte ?
Comment moderniser sans spectaculariser ?…
Sont autant de questions aux réponses ouvertes.
À vrai dire, l’enjeu n’est pas seulement technologique, il est éthique et pédagogique.
Ignorer ces outils serait se priver de moyens utiles pour transmettre, expliquer et contextualiser. On peut explorer ! Mais à condition que la technologie reste un support, jamais un substitut, et que la rigueur historique demeure centrale.
Bianca Berregard