Briser le silence des enfants sourds grâce à la langue des signes

Le vendredi 6 février, Christelle Fagoo, assistante sociale à Sourdmédia et Anne Caron, donnaient une conférence sur les conséquences de la privation langagière sur les adolescents et adultes sourds. Anne est éducatrice spécialisée dans l’accompagnement des jeunes personnes sourdes. Depuis sa formation à la Langue des signes française (LSF) en 2013, elle a appris à connaître les difficultés dont souffrent les sourds depuis l’enfance. A travers son intervention, elle propose des pistes de réflexion afin de maximiser le cadre de vie des personnes sourdes. 

« Certains enfants sourds grandissent parfois jusqu’à 4 ou 5 ans sans avoir de langue ». C’est ce que déplore Anne, quelques minutes après avoir expliqué avec émotions, lors de la conférence, le quotidien des enfants sourds qu’elle a accompagnés pendant 8 ans dans un internat spécialisé à Arras. La privation langagière, c’est le manque d’exposition à une langue naturelle à la petite enfance. Chez les enfants, le dépistage de la surdité se fait très tôt, à la maternité. Très vite, l’accompagnement des familles se concentre sur des solutions médicales, comme les appareils auditifs ou l’implant, mais très peu sur l’apprentissage de la langue. Alors pendant la période de la vie qui est charnière pour le développement du cerveau, les enfants sourds n’ont pas les clés en main pour apprendre une langue orale.

De nombreux retards accumulés 

Même si chaque enfant sourd est différent, les conséquences de la privation langagière sont variées. Dans les institutions spécialisées, les enfants ont souvent accumulé de sérieux retards. Dans leurs compétences liées à l’alphabétisation comme la lecture et l’écriture jusqu’à la gestion des émotions ou de la vie quotidienne, un travail doit être fait. Là où les entendants ont acquis « inconsciemment » des notions paraissant simples, les personnes sourdes doivent apprendre dans leur enfance ou leur adolescence à prendre le bus, aller faire des achats, interagir dans un groupe ou même exprimer une préférence.

Un meilleur accompagnement des familles 

Selon Anne, qui s’est plongée dans le monde sourd avec beaucoup d’altruisme, une grande partie de ces conséquences se joue en fonction de l’environnement familial dans lequel l’enfant grandit. Alors, il faut travailler sur l’accompagnement des familles, dès l’annonce de la surdité, pour les rassurer, leur permettre de comprendre leur enfant et leur présenter des solutions. Dans l’internat où travaillait Anne, la liaison entre les éducateurs, la famille et l’enfant est importante pour lui permettre, lorsqu’il rentre chez lui, de vivre dans un environnement adapté. Elle raconte que les professionnels peuvent par exemple donner des clés d’apprentissage de la LSF car, « c’est comme une langue étrangère à la différence qu’elle est très visuelle, donc on peut s’y adapter plus facilement ».

Anne Caron, éducatrice spécialisée, montrant le signe "solution"
Anne Caron, éducatrice spécialisée, et le signe de son prénom
Le nom signé d'Anne Caron

La langue des signes depuis tout petit, pour tout le monde 

Anne explique avec assurance que le développement de la LSF est primordial à l’amélioration du quotidien des personnes sourdes. Les interprètes jouent un grand rôle, mais la LSF devrait être présente dans la vie quotidienne : à la caisse d’un magasin, au cinéma, chez le médecin. Avec son ton empreint de conviction et ses mèches violettes qui rebondissent au-dessus de ses épaules, elle ajoute que « même pour les entendants c’est une plus-value. Quand on voit un interprète à la télé lorsque le président parle, ça ne gêne personne et pourtant, ça rend accessible quelque chose pour des millions d’autres ». 

Faire progresser la LSF ce serait aussi généraliser ce que certains établissements scolaires font déjà, l’enseigner à tous les enfants. Ces efforts peuvent être initiés par les collectivités, les associations mais aussi par les personnes lambdas. Car aux yeux d’Anne, tout revient à une question de volonté, qu’elle soit individuelle ou collective. 

La grande avancée serait de rendre la LSF plus accessible et de faire comprendre aux entendants les enjeux de la vie des sourds pour « réussir à vivre ensemble dans une société plus inclusive ».

Eva Gelin 

Nathan Queniart (photographe)

ZOOM

Faire du sport un outil d’inclusion pour les personnes sourdes et malentendantes 

Jeremy Barra, éducateur spécialisé qui met en place des projets sportifs adaptés pour les jeunes sourds, encourage comme Anne Caron une meilleure accessibilité à la langue des signes. 

« Aucun handicap n’empêche de faire du sport, il suffit d’adapter la pratique », affirme Jeremy avec son ton positif. Lors des séances de sport, pour se faire comprendre de tout le monde, l’éducateur oralise et signe les consignes puis montre l’exemple. Les jeunes ont des niveaux de langue des signes différents, le visuel est donc très important. La pratique sportive permet aux jeunes de se rencontrer en dehors des réseaux sociaux, encore plus utilisés par leur communauté pour communiquer facilement. Pour favoriser l’inclusion avec des personnes entendantes, Jeremy Barra sensibilise à la langue des signes les clubs sportifs du Pas-de-Calais en leur donnant un « livret LSF sport et santé ».

La communauté sourde ne trouve sa place ni aux Jeux olympiques ni aux Jeux paralympiques. Jeremy explique que « certains ont la capacité physique malgré le handicap sensoriel pour rivaliser avec les entendants ». Cela les place donc dans une position intermédiaire. Pour permettre de mettre en valeur les performances des sportifs sourds, les Deaflympics ont été créés en 1924, avant les Jeux paralympiques qui datent de 1960. C’est une compétition multisports internationale dédiée aux athlètes malentendants et sourds. Ils se tiennent tous les 4 ans. La dernière édition a eu lieu à Tokyo en novembre 2025. Médiapi, le média en ligne où des journalistes font des vidéos en langue des signes pour expliquer l’actualité, a suivi ces jeux. Cela permet aux jeunes de pouvoir avoir des modèles grâce aux athlètes. 

Salomé Bachimont

Sur le même sujet