Libraire indépendant, un métier engagé et sous tension

A l’heure où l’augmentation des prix, notamment du loyer, touchent les commerces, les librairies indépendantes n’en sont pas en reste. La précarité de ces structures se répercutent sur les employés. C’est le cas de la librairie historique et indépendante de Lille, l’Affranchie. Créée dans les années 1990 sous le nom de Dialogue Théâtre, elle continue de se modeler autour du théâtre mais aussi autour du féminisme depuis 2017. C’est d’ailleurs cet engagement qui permet de ralentir la précarité en attirant des clients.

Une affiche colorée sur la porte d’entrée : « D’où que vous veniez et quels que soient votre genre, sexualité, religion, taille, poids, âge, soyez les bienvenus ! » Les clients sont accueillis. Derrière la porte, Lucie, employée à l’Affranchie depuis 3 ans, conseille une dame avec différentes bandes-dessinées jeunesse engagées. Sur les nombreuses étagères marrons, les livres de jeunesse « ne re véhiculent pas les stéréotypes de genre, n’enferment pas les petites filles dans des rôles de princesse qu’on vient sauver ni les petits garçons dans des rôles agressifs devant porter toute l’histoire ».. Cet engagement féministe de la librairie s’est construit autour de Soazic Coubert, sa gérante depuis 2008.

Mais en 2024, la librairie a bien failli fermer à cause d’un découvert de 15 000 €. Heureusement, elle a pu compter sur la solidarité de ses lecteurs suite au message posté sur Instagram : « Vous êtes 13 000 à nous suivre sur le compte Insta de l’Affranchie. Si chacun·e achète un livre, la librairie est sauvée.» Si la librairie a pu être secourue, elle subit toujours la politique économique actuelle, créant de la précarité dans les structures et les emplois qui les composent.

Les librairies indépendantes sont soumises à un cadre économique bien précis géré par le SNL, le syndicat national de la librairie, qui propose « une grille de salaires en fonction de l’ancienneté, des taches réalisées », précise la libraire. Mais les employés sont amenés à démultiplier leurs tâches, sans contribution financière pour ne pas verser de salaire supplémentaire. C’est le cas de la gérante de L’Affranchie qui n’est pas payée comme la grille le prévoit, malgré ses 10 ans d’ancienneté, par manque de moyens.

Derrière la passion et l’amour du métier, Lucie, employée à L’Affranchie, et Dominique Tourte, créateur et directeur depuis 2010 des éditions indépendantes Invenit, dénoncent la précarité de leur emploi expliqué par un soutien superficiel des pouvoirs publics et un cadre économique trop rigide.

La précarité des structures indépendantes du monde livresque se répercutent sur les travailleurs de cet univers générant stress, fatigue, sentiment d’impuissance et manque de reconnaissance pour une forte charge de travail. Bien que motivés par « la passion » du métier comme le défend Lucie, ils espèrent un changement.

Façade de la librairie l'Affranchie

Des initiatives pour survivre et résister

Pour faire survivre une librairie, il faut attirer. L’Affranchie a bien compris cela en organisant des grosses rencontres, comme avec Sandrine Rousseau ou Lucie Castets, mais aussi avec des auteur-ices à l’occasion de parution de livres féministes. La librairie a aussi pensé aux fâchés du livre avec l’animation d’un podcast par Soazic Courbet depuis septembre 2020 dans lequel elle converse avec des auteur-ices féministes. Son idée est d’archiver le travail d’écriture et de pensée depuis #metoo. Et la librairie « reste la référence pour tous les gens travaillant dans le milieu du spectacle » comme le défend la libraire.

Cependant les librairies indépendantes sont noyées dans un univers Bolloré qui « possède tout » selon Lucie. Les librairies indépendantes n’ont pas la même puissance que les grandes maisons d’édition Hachette ou Fayard mais les employés peuvent « apporter leur patte au niveau des recommandations, des mises en avant sur nos vitrines ou nos tables. »

Article : Anaïs Cedler Gillioën

Photos : Claire Delattre

ZOOM

Édition indépendante : survivre à l’ombre des géants

Dominique Tourte a fondé en 2010 les éditions Invenit, spécialisées dans le beau livre d’art. Trois salariées, un catalogue soigné, une passion intacte. Pourtant, un mot lui revient sans cesse en tête : précarité. « C’est ma propre rémunération qui a toujours été la variable d’ajustement de la trésorerie », confie-t-il. Ce n’est pas un aveu d’échec, mais une réalité partagée par des centaines d’éditeurs indépendants en France.

Aujourd’hui, le vrai problème n’est pas le manque de passion, mais la concentration du marché par des mastodontes. Hachette Livre représente à lui seul 23 % du marché français du livre, suivit par Editis et Madrigall. Les dix premiers groupes captent près de 70 % du chiffre d’affaires du secteur. Il reste peu de place pour les petits éditeurs indépendants qui se partagent les dernières petites miettes restantes.

Les règles du secteur ont été fixées par ces grands groupes et pour eux. La convention collective de l’édition, qui encadre les salaires et les conditions de travail, est difficile à appliquer pour une maison d’édition comme Invenit. Ces colosses inondent les librairies de nouveautés en permanence et invisibilisent donc les publications indépendantes. « Je suis convaincu que le modèle de l’économie du livre est à réinventer totalement », affirme D.Tourte.

En attendant une grande réforme, les petits éditeurs trouvent des solutions concrètes à leur échelle. C’est dans cet esprit qu’est née la FEDEI, Fédération des éditions indépendantes, qui regroupe aujourd’hui 429 maisons d’édition réparties dans toute la France. L’objectif est simple : peser collectivement face aux grands groupes, partager les ressources et porter une voix commune auprès des pouvoirs publics.

Jahnélie Delozière

Vidéo : Lili Dabrowski

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