À Lille, un art de rue ruse pour sa liberté

Le street art, né dans la marge, peut-il rester une expression populaire lorsqu’il est soutenu par les pouvoirs publics et financé par des commandes privées ? Face à ce risque de récupération et de gentrification (embourgeoisement d’un espace populaire), le collectif lillois Renart affirme avoir construit un modèle équilibré pour préserver un art de rue libre et accessible à tous.

« 59ers Lille City », cette grande inscription orange dans un style cartoon assumé redonne vie au mur arrière de la brasserie Petit Pois à Lille. Des personnages s’entremêlent, des formes et des univers se superposent, du bleu, du vert, du rouge et du jaune se mélangent pour attirer les yeux des passants. Cette fresque « 59 BOOM » du collectif Renart s’inscrit dans un phénomène de multiplication de l’art de rue. Créée en 2012, l’association rassemble une trentaine de membres, dont cinq artistes résidents et deux salariés. Dès le départ, le statut associatif s’impose comme un garde-fou. « On a fait le choix d’être collectif plutôt qu’individuel », explique son directeur Julien Prouveur. L’objectif reste le même : faciliter l’accès à un art gratuit pour tous.

Dessiner pour éviter d'être institutionnalisé

La première réponse au risque d’institutionnalisation passe par le terrain. Toute l’année, les artistes interviennent dans les écoles, collèges, centres sociaux et même en milieu carcéral. « C’est la face cachée de l’iceberg », précise-t-il. Ces ateliers participatifs permettent aux habitants de devenir acteurs des projets. Le street art n’est plus seulement décoratif : il devient outil de transmission et d’appropriation de l’espace public.

Deuxième levier : l’indépendance financière relative. Environ deux tiers du budget proviennent de prestations privées, facturées entre 100 et 200 euros le mètre carré. Le reste est constitué de subventions publiques pour les événements, notamment une biennale internationale qui a contribué à installer près de soixante grandes fresques dans la ville. Ce modèle mixte évite une dépendance totale aux financements institutionnels.

"Joyas Méxicanas" réalisée par l'artiste Duek Glez en collaboration avec Mugre crew, dans le cadre du BIAM mis en place par le collectif Renart. Cette oeuvre est visible: rue Saint-Blaise

Une reconnaissance sous conditions

Le collectif revendique aussi une vigilance face au contrôle artistique. « Avant, on nous courait après pour nous mettre en prison. Aujourd’hui, on nous court après pour peindre des murs », résume le directeur. Si cette reconnaissance est perçue comme positive, elle s’accompagne parfois d’exigences : prémaquettes, validation en amont, encadrement des thèmes. Dans leurs actions, les organisateurs tentent de préserver la liberté artistique en limitant ces contraintes.

Sur la question de la gentrification, la position est plus nuancée. Embellir un mur peut indirectement participer à la valorisation immobilière. « Nous, on cherche à faire quelque chose de positif pour les habitants. Mais on n’a pas toujours toutes les cartes en main », reconnaît-il. Lorsque le collectif identifie un projet lié à une spéculation manifeste, il affirme pouvoir s’en retirer. Néanmoins, il admet que la frontière reste parfois difficile à tracer.

Rendre visible l’invisible

Enfin, le collectif refuse d’opposer frontalement art légal et graffiti clandestin. À Lille, une scène « clandestine » continue d’exister en parallèle. « Ce serait malhonnête de dire que d’un côté c’est mal et de l’autre c’est bien. C’est la même histoire. » Cette reconnaissance d’une culture commune participe, selon lui, à préserver l’ADN du mouvement. Cependant, certaines pratiques sont à nuancer. Un tag, qui est une signature, peine à s’inscrire comme une création artistique à part entière, souvent perçu comme sale ou inutile. A l’inverse, les graffitis sont plus appréciés et donc majoritairement autorisés et commandés par des particuliers. 

À travers son modèle associatif, ses actions participatives et sa défense d’une liberté artistique, le collectif Renart tente de concilier reconnaissance institutionnelle et ancrage populaire. Une réponse imparfaite mais concrète, à un dilemme qui concerne aujourd’hui de nombreuses villes.

Louis Dalifard

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Valparaiso, un musée à ciel ouvert où les artistes sont les gardiens

Elle pourrait être banale. Mais dans cette rue en pente, deux enfants rigolent et s’amusent. Sous leurs pieds, deux mains serrées sont dessinées sur le goudron. Elles font la fierté du quartier. La lumière orangée de la fin de journée se reflète sur les escaliers. Les marches sont peintes en bleu, les murs sont marqués par une vétusté certaine. Au cœur du Chili, à Valparaíso, la rue continue de s’embellir de fresques iconiques, rendant l’art gratuit et dénonciateur des inégalités.

Chaque recoin de la ville est marqué par une découverte pour l’œil. Les ruelles et routes représentent un labyrinthe de formes d’expression colorées et engagées dans lequel les fresques sont un symbole d’unité et d’acceptation de l’autre. Les graffeurs sont les rois de ce paradis de créativité. Leurs styles s’entrecoupent, dénonçant autrefois la dictature de Pinochet, et appelant aujourd’hui à l’amour et la solidarité. L’imagination des artistes vous transporte dans leur univers. Méconnu du grand public mais accessible à tous les observateurs un tantinet curieux.

Le street art représente le premier moyen d’expression du pays. Il est une partie fondamentale de son histoire. Les écritures en bas des murs sont, elles, considérées comme du vandalisme. Un entremêlée de signatures illisibles (tags) détonnant avec la place centrale et valorisée des graffitis et fresques. Figures variées et visages ensoleillés : cet art gratuit doit toujours être sauvegardé pour profiter de la douceur des fresques à Valparaiso.

Emilien Sénégas

Vidéo: Corentin Sicard

Iconographie: Zoé Lombaert

Photo 1: 34 rue de marquillies

Mise en page: Vincent Richard 

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