Sensibiliser au racisme ordinaire dans la France des « jambon-beurre » et des « sales arabes »

Du 3 au 21 mars, la médiathèque de Lille Sud accueille l’exposition photo A priori, on se trompe ?, réalisée par l’association Du vent dans les mots. Avec la participation d’adolescents issus de différents centres sociaux de la métropole (Lazare Garreau, l’Arbrisseau, le Chemin rouge), elle cherche à dénoncer le racisme ordinaire inhérent à notre société. Rencontre avec Matthias Crépel, un des créateurs du projet, pour mieux comprendre comment ce type d’initiative amène à remettre en cause un fléau de notre monde.

« Je n’ai rien de blanc, moi je suis beige saumon. » Tout en mettant en avant ses mains, Matthias Crépel fait comprendre par cette simple phrase ce qui renvoie à la notion parfois floue de racisme ordinaire. Cette forme de discrimination peu visible car souvent cachée derrière des habitudes, influence en réalité une grande partie des représentations individuelles. Grâce à ses sept ans de travail dans la lutte contre le racisme et son métier de photographe, Matthias a permis à ces jeunes de milieux populaires de questionner ce racisme qui est invisibilisé. Pour cela, il leur a transmis un regard porté sur l’art et la satire.

Partage les vécus

Selon leur origine sociale et le lieu où ils grandissent, les adolescents sont plus ou moins exposés à l’expérience du racisme, ce qui influence leur perception de ce phénomène. Ce constat a été réalisé par Matthias, lors de ses premières discussions avec les participants au projet de la future exposition. « Les ados qu’on a rencontrés grandissaient tous dans une culture assez similaire à Lille Sud, et aux premiers abords, ça ne leur parlait pas trop le racisme. En grattant un peu, il y a eu une prise de conscience, avec certains qui le vivaient mais sans l’appeler comme ça. » Selon le photographe, ces échanges permettent de développer la lutte contre le racisme. Ce travail d’écoute et de débat nécessite de « faire preuve d’humilité, mais permet de réaliser un travail sur soi-même d’ouverture et de découverte. »

Tourner au ridicule pour dénoncer

Afin de souligner l’absurdité des nombreux préjugés présents dans notre société, Matthias et son équipe de jeunes ont choisi de caricaturer toute une série de ces idées préconçues via la photographie. Parmi elles, on retrouve celle du terme de « jambon-beurre », utilisé par certains pour désigner les personnes perçues comme blanches. « J’ai appris qu’on nous appelait les « jambon-beurre », et j’ai trouvé ça génial ! Donc on en a fait une image remplie d’a priori, avec une cage d’escalier où des dealers échangent des billets de jeu de société contre une barquette de jambon. » 

Photo affichée à l’exposition A priori, on se trompe ?

Une autre expression remise en cause pour son ineptie est celle de « sale arabe », pourtant inscrite aujourd’hui dans le langage de nombreuses personnes. Pour cela, on observe sur une des photos une jeune fille vue comme « arabe », portant une tenue complète de soignant hospitalier, et qui est en train de se laver les mains. D’après Matthias, ces mises en scène satiriques aident à réaliser que « les stéréotypes ne reposent sur rien de concret et sont vraiment stupides. »

L’art et l’émotion comme solutions

A travers l’encadrement des ateliers photos du projet, l’homme à la peau beige saumon met ses connaissances dans le domaine au service de la créativité des adolescents, qui prennent eux-mêmes les clichés. Il explique l’importance de cette représentation par l’art, pour sensibiliser davantage les spectateurs en faisant appel à leurs sentiments. « La pratique artistique permet de retranscrire et d’avoir un regard critique par l’émotion. Parler de ce qui nous fait rire, halluciner, ce qu’on ressent lors des moments de liberté ou d’amour, tout ça peut représenter des réponses face aux problèmes liés au racisme. »

Elliott Galinier

Photos : Louison Beaulieu

ZOOM : 7ème art à reculons ?

En 2020, le prix du meilleur espoir féminin de la Cérémonie des César était remis à la comédienne et réalisatrice Aïssa Maïga, prix qu’elle reçut avec un discours qui résonne encore dans le cinéma français: « Dans une grande réunion du métier, je ne peux pas m’empêcher, c’est plus fort que moi… Je ne peux pas m’empêcher de compter le nombre de Noir·es dans la salle. »

Six années après, les sociologues Maxime Cervulle et Sarah Lécossais proposent un état des lieux de la réelle évolution de la diversité dans le monde du cinéma. La couleur des rôles, une enquête qualitative qui s’intéresse au vécu des personnes concerné·es en laissant en coulisses les analyses extérieures et les chiffres parfois trop invisibilisants. Les conclusions qu’il et elle tirent nous font revenir six ans en arrière : « Du temps de la formation aux phases de recrutement, des plateaux de tournage aux coulisses des théâtres, leur carrière se trouve sous l’emprise de catégories ethnoraciales dont il est difficile et rare de pouvoir se défaire. »

Au-delà de la poudre et des paillettes que représentent les « quotas », les cahiers des charges sur l’inclusion et la diversité (France Télévisions, ARTE France), ou encore les postes chargé·es de la diversité (majoritairement mis en place par les grandes plateformes en ligne), ce que décrivent les auteur·ices, c’est un système où le recours à des « catégories ethnoraciales » est non seulement autorisé par les textes, grâce à une dérogation prévue dans une loi sur l’archivage des données sensibles de 1978, mais s’avère en plus encore très fréquent. Il et elle observent également une évidente ségrégation verticale (personnes non blanches reléguées à des postes subalternes), à laquelle s’ajoute une ségrégation horizontale : les comédien·nes perçu·es comme non blanc·hes sont plus souvent assigné·es à des récits de type dramatique (bien plus qu’à des comédies romantiques ou à des films de science-fiction).

Le générique avec lequel les universitaires concluent ressemble bien à une impasse : « Nous avons d’un côté un refus des quotas dans les politiques publiques […] et, de l’autre, des entreprises qui, elles, mobilisent des quotas implicites, pour des raisons notamment commerciales… »

Mathilde Feron Tschambser

L'art est-il au dessus du racisme systémique en France ?

Par Mathilde Desprez

Sur le même sujet