La foule refoulée à la braderie de Lille

Les 5 et 6 septembre derniers, l’édition 2026 de la braderie de Lille a pris place avec plus de 2,5 millions de visiteurs. Un record pour l’événement, encadré de 3000 agents de l’Etat pour garantir sa sécurité. A cette forte présence policière se sont ajoutées d’autres mesures contraignantes pour les bradeux. Comment mieux gérer les foules, de manière moins coercitive ?  Pascal Viot, fondateur et directeur de l’iSSUE (Institut Suisse de Sécurité Urbaine et Evénementielle), chercheur associé au Laboratoire de Sociologie urbaine de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne et conseiller stratégique au Paléo Festival de Nyon, constate et explique.

Après presque une heure d’attente au restaurant, le seau de moules arrive enfin, tiède, comme les frites. Assis sur ce banc en bois ne pouvant accueillir que huit personnes, vous êtes douze. Le repas se termine, et l’appel de la bière se heurte à l’interdiction de 2023 concernant la vente d’alcool à emporter. Il faut lutter contre l’alcoolisation excessive. Contraint à réaliser des détours à cause de certaines rues fermées, vous trouvez plus de policiers armés que d’agents apportant des renseignements. Voilà, en somme, à quoi a pu ressembler la grande braderie de Lille pour ses visiteurs, un événement où la foule est entassée, parfois même trop encadrée et limitée.

« Surveiller ou veiller sur »

Si ces restrictions peuvent sembler légitimes pour répondre aux différents risques : terrorisme, débordements, mouvements de foule… Selon le sociologue Pascal Viot, il est important de savoir si ces mesures ont pour but de « surveiller ou de veiller sur ». En effet, le périmètre dédié à la braderie ne cesse de rétrécir depuis quelques années à mesure que l’affluence augmente.  Aujourd’hui composée de 51 kilomètres d’étals, la braderie de Lille en comptait environ 75 kilomètres avant l’édition de 2017. Ces politiques sont le « résultat de visions qui ne tiennent pas compte de la foule, s’y opposent ». Celles-ci ne datent pas d’hier et atteignent un cap lorsqu’en 2005, Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’Intérieur, déclarait être le « premier flic de France », la foule est alors vue comme un phénomène à encadrer, un risque à maîtriser, sans réellement comprendre comment la gérer. Cette tendance n’est pas sans rappeler certains codes autoritaires bien que le contexte politique et les garanties juridiques soient différents : « Une démocratie repose sur une considération d’un peuple souverain qui a des droits et des devoirs », appuie Pascal Viot. Une criminalisation des foules apparaît donc comme contre-productive, voire anti-démocratique : « Un pouvoir qui a peur de la foule a peur de son peuple », développe le sociologue.

 

Foule braderie nuit
L’impressionnante densité lors de la braderie de Lille, la circulation devient compliquée à mesure que les espaces de fête se réduisent. (Grand Place et rue Solférino) - Photo : Elena Rigaud

La mise en place de moyens policiers exceptionnels ne constitue pas, à elle seule, une solution suffisante. En effet, Pascal Viot soutient : « La situation configure la conflictualité : un sentiment d’injustice dans le traitement facilite le passage à l’acte violent. » Une relation saine établie entre la foule et la police est donc primordiale pour éviter certains débordements. Aussi, le traitement médiatique de ces événements participe indirectement, par un mécanisme de prophétie autoréalisatrice, à une mise en avant des débordements, ceux-ci illustrant un récit attendu par les médias et les auditeurs. En outre, les dispositifs de sécurité prévus par la ville de Lille sont présentés et scrutés avant chaque nouvelle édition de la braderie.

Police
Une présence policière armée systématique lors de manifestations ou rassemblements, allant au contact, quitte à attiser la violence. (Rassemblement en marge de la finale de la Ligue des Champions le 30 mai 2026 à Paris) - Photo : Elena Rigaud

« La clé de la gestion de la foule est l’empathie »

Alors comment encadrer les foules de manière moins coercitive ? Il existe en réalité d’autres moyens, moins portés sur la surveillance. Pascal Viot, mise sur la confiance : « la clé de la gestion de la foule est l’empathie. » Le message envoyé au peuple est important, simplement : « Une foule qui se sent bien est plus apte à se conformer à des instructions données. » Cela peut donc se traduire par des forces de police moins armées, un symbole alors que le dispositif mis en place en 2026 est « hors norme », et « ce qui se passe ici n’existe nulle part ailleurs », selon le préfet de la région Hauts-de-France, Bertrand Gaume. Les agencements urbains sont également cruciaux pour le bien-être et l’épanouissement de la foule. Selon certaines configurations spatiales, un obstacle correctement dimensionné placé devant les issues permettrait notamment de diviser les flux et de rendre les déplacements plus fluides.

Gestion foule amphi
Quelques 300 étudiants se précipitent vers les sorties de l’amphithéâtre, créant un bouchon (Université de Lille campus Moulins). Schéma expliquant en revanche l’efficacité d’un obstacle devant une issue, qui divise stratégiquement les flux. - Photo et schéma : Elena Rigaud

C’est plus largement l’approche policière française qui doit être revue. Pascal Viot précise : « La police doit faciliter l’activité sociale. » Plusieurs modèles européens privilégient le dialogue, à l’instar des policiers allemands, dans les manifestations, qui appliquent un modèle de désescalade avant d’éventuellement intervenir. Cette formation pourrait se révéler utile en France, où les policiers sont régulièrement pointés du doigt pour leur véhémence.

Victor Wignoble

Focus : La braderie de Lille, une histoire de neuf siècles

Il existe des événements qui semblent intemporels, uniques, et qui chaque année réunissent des millions de personnes. La grande braderie de Lille appartient à cette catégorie, et contribue depuis plus neuf siècles à rassembler les gens autour d’une immense fête populaire.

 

C’est en 1127 que les premières traces d’une braderie à Lille apparaissent. A l’époque, la coutume veut que les domestiques  vendent les vieux objets de leurs patrons pour récolter de l’argent, ce sont les « bradeux » de la première heure. Cet esprit commerçant se popularise durant tout le Moyen-Âge, et Lille devient une place forte d’échanges commerciaux européens. La ville voit d’un bon œil la tournure que prend cette avancée économique et crée un impôt foncier sur les marchandises qui proviennent de l’extérieur de Lille.

 

Mais le véritable engouement du peuple pour la braderie de Lille arrive à la fin du XIXème siècle, selon l’écrivain Hans Landler. Il nous raconte que « La braderie a obtenu sa véritable identité à cette période, avec son côté festif qui attire toujours plus de visiteurs ». Et c’est justement cette population grandissante concentrée sur plusieurs jours qui pose les premières questions de la gestion des foules par la ville. Hans Landler souligne l’année 1996 comme une date importante car « le maire Pierre Mauroy réforme la durée de la braderie, en passant d’un format samedi soir-lundi à un week-end de braderie bien connu aujourd’hui ».

 

Aujourd’hui, la braderie de Lille s’appuie sur des symboles forts et accueille des millions de personnes chaque année. Malgré ses questionnements structurels, elle doit perdurer car elle permet aux gens qui n’aiment pas forcément la brocante de venir faire la fête, et elle permet à tous les bradeux de trouver leur bonheur.

 

Malo Frimat

Vidéo : Benjamin Pereira 

Sur le même sujet