Au menu : le Tasty Crousty, cocktail social et sauce générationnelle

Dans les établissements scolaires français fréquentés par les 9-20 ans, le Tasty Crousty ne se contente pas de remplir les assiettes : il crée du lien. Ce plat de poulet, riz et sauce mystère, vendu 9 € et porté depuis 2024 par TikTok, est vu par les enseignants, les restaurateurs et les philosophes, moins comme un effet de mode que comme un code commun, accessible à tous et sans capital culturel requis, qui rapproche générations et classes sociales. Quand un fast-food devient ciment social.

« Six seven, j’aime le Tasty Crousty dans la France à Macron » : cet hymne de la « Génération Z », consommatrice assidue du plat, se dresse comme le symbole d’un espoir empreint d’autodérision face aux turbulences socio-économiques actuelles.

Le son TikTok a été utilisé dans plus de 22 000 publications. Il mêle le tic de langage « six seven », très prisé par la « Gen Z » pour son usage humoristique, à un plat tout aussi tendance, sur fond de critique de la situation économique. Un code qui circule jusque dans les cours d’école : « C’est une référence, surtout en CM2 on en parlait, et les autres connaissaient par leurs grands frères et sœurs, quand ils n’avaient pas de téléphone », se souvient Joseph, aujourd’hui en sixième dans un collège des Pays de la Loire.

Barquette Tasty Crousty
Un prix abordable et fédérateur pour la barquette phare de l'enseigne - Photo de Camille Metz

De 7 à 77 ans, le plat rassemble bien plus qu’il ne divise. En mars 2026, un bad buzz autour du créateur de contenu @Yann_Vous_Cuisine, critique gastronomique parisien aux 173 000 abonnés Instagram, avait fait grincer des dents : mimes de vomissements, qualificatif d’« infect ». Mais la riposte des internautes ne s’est pas fait attendre : « C’est juste du poulet et du riz », « ils exagèrent ». Certains ont même retourné l’accusation, qualifiant l’influenceur, fils de chef cuisinier, de « bourgeois » et défendant le prix accessible du fast-food pour « ceux qui n’ont pas les moyens et faim ». Le mépris de classe se heurte ici à une solidarité populaire qui semble avoir déjà tranché.

Tasty Crousty en soupe sociale : un melting-pot (in)attendu

Le lien ne s’arrête pas à la cour de récré, où cette génération gourmande a ses habitudes. « Maintenant les enfants amènent les parents, qui eux reviennent seuls parce qu’ils ont apprécié », raconte Mouss, gérant du Tasty Crousty de Lille. Les enseignants aussi s’y rendent à la pause méridienne : « Ils veulent comprendre leurs élèves. »

Tasty Crousty installé depuis juillet 2026 à Lille - Photo de Camille Metz

Au lycée international Montebello, à Lille, A.R., professeure de français depuis trente ans, y voit un symbole plus large. À travers sa voix enjouée, on devine un sourire contagieux, à l’image de la positivité avec laquelle elle aborde le sujet. Ses classes réunissent des élèves d’origines sociales très diverses : boursiers et enfants de cadres, élèves récemment arrivés en France et natifs. Dans cet établissement, les dispositifs associatifs et de tutorat sont nombreux et visent l’entraide par le mélange des élèves. Un véritable « melting pot », bénéfique à tous selon A.R., mais qui aurait pu diviser.

Ces différents « ingrédients » se fondent ensemble et forment un tout uni qui réjouit autant qu’une assiette bien remplie. A.R. insiste : « Ces identités culturelles et appartenances de classes diverses n’empêchent pas les élèves de s’unir autour du phénomène, qui joue un rôle de symbole. » Pour elle, qui se qualifie avec humour de « boomeuse », suivre ce genre de tendance fait aussi partie du métier : « Que ce soit le Tasty Crousty ou le principe de la street-food, c’est une façon de rester en lien avec cette génération : ce sont les futurs adultes. »

La langue pour communiquer ou pour déguster ?

Ce pouvoir fédérateur ne doit rien au hasard, selon Cécile Nicco, professeure de philosophie dans un lycée du centre-ville de la Sarthe. Elle analyse le phénomène à la lumière d’un mécanisme plus large : celui des inventions langagières générationnelles. Des expressions comme « six seven » ou « quoicoubeh » fonctionnent, dit-elle, comme un langage commun délibérément vide de sens référentiel, et c’est précisément cette absence de contenu qui en fait un puissant outil d’appartenance. « Ça ne veut rien dire, et en même temps, c’est une invention langagière vectrice d’humour, même absurde », explique-t-elle. Elle se souvient avec plaisir de la joie de ses élèves lorsqu’ils ont compris qu’elle connaissait le geste associé au « six seven » : elle avait prononcé cette suite de chiffres avec le plus grand naturel en plein cours.

N’ayant pas de signification à décoder, l’expression « Tasty Crousty » ne peut être ni récupérée ni hiérarchisée selon le capital culturel de chacun : on la possède ou non, un peu comme une private joke à l’échelle d’une génération entière. C’est ce qui expliquerait, selon elle, pourquoi ce type de code circule aussi bien en lycée de centre-ville qu’en lycée de banlieue. Contrairement à un marqueur culturel classique, un livre ou une musique, qui suppose un accès et un capital pour être décodé, le « non-sens » partagé ne coûte rien à acquérir. Il suffit de l’avoir entendu pour en faire partie.

Le Tasty Crousty fonctionnerait alors comme la traduction comestible de cette même logique : un objet de consommation accessible, sans code culturel préalable, qui met d’accord une génération comme le fait le langage.

Les papis et les papilles

Le plat et l’expression virale ne sont donc pas deux phénomènes parallèles, mais deux facettes d’un même geste générationnel : se doter de signes à soi, faciles d’accès, difficiles à récupérer par une élite quelconque. Cette « génération Tasty Crousty », qui regroupe les 9-20 ans, assume d’autant plus ce geste qu’elle retourne le terme contre ceux qui l’emploient péjorativement. Né sous la plume de ses détracteurs pour dénoncer une prétendue « culture du vide », il est aujourd’hui revendiqué comme un étendard plutôt que subi comme une insulte.

Marie-Hélène, retraitée de 84 ans, observe le phénomène avec la tendresse amusée d’une grand-mère : « Ils inventent des trucs un peu bizarres, des fois. » Elle y voit surtout un exutoire légitime : « La conjoncture actuelle n’est pas toujours bonne, et les jeunes se font beaucoup de soucis pour leur avenir. C’est normal qu’ils se changent les idées. » Sans le théoriser, elle en perçoit intuitivement le mécanisme : peu importe que le code se décode, pourvu qu’il fasse rire et qu’il rassemble.

Albane Fournel

PARALLÈLE

 

Tasty Crousty, le McDonald’s de demain ?

Le poulet ne cesse de s’imposer sur le marché du fast-food français. Une tendance qui s’accélère avec l’arrivée de la chaîne Tasty Crousty. Selon StreetPress, l’enseigne spécialisée dans la barquette de riz et de poulet pané aurait ouvert plus d’une cinquantaine de restaurants en moins d’un an.

Un succès qui ne fait cependant pas l’unanimité. Depuis plusieurs mois, Tasty Crousty est la cible de nombreuses critiques : nourriture trop riche en calories, poulet de batterie   « non d’origine France » ou encore nuisances sonores et olfactives des points de vente. Des reproches similaires à ceux formulés contre McDonald’s dans les années 1990, lorsque le géant américain multipliait les ouvertures de ses restaurants en France.

Marie-Hélène Vadella, retraitée, habitait Neuilly-sur-Seine quand un McDonald’s est venu s’installer dans son avenue en 1988. Comme l’opinion publique de l’époque, elle était contre la « malbouffe », mais c’était le tapage autour du fast-food qui dérangeait le plus cette ancienne secrétaire médicale : « Les jeunes arrivaient de Nanterre en moto et faisaient beaucoup de bruit ». Elle se souvient aussi de la venue du maire, Nicolas Sarkozy qui, face aux demandes de fermeture du restaurant rapide, avait fini par avouer aux habitants du quartier : « qu’il emmenait de temps en temps ses enfants au McDo ».

En 2026, Tasty Crousty subit la même forme de réticence qu’a connu McDonald’s il y a un peu plus de 30 ans. Aujourd’hui, avec ses 1589 restaurants répartis dans toute la France, le « McDo » fait désormais indéniablement partie des habitudes alimentaires de nombreux Français. Tasty Crousty, symbole fédérateur de la « Génération Z », se fera-t-il aussi un jour une place dans notre patrimoine culinaire commun ? Finalement, tout n’est-il pas qu’une question de temps ?

Pauline Malengé

Vidéo : Tasty Crousty - Quelle concurrence ?

Vidéo : Emma Cedler Gillioen

Mise en page : Jean Denorme

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