Deux dimanche par mois, à la gare St Sauveur, l’association Lille cinéphile organise des projections gratuites de films cultes. L’initiative, créée en 2024, part d’un constat : Lille est la seule ville de plus de 200 000 habitants à ne pas disposer d’un cinéma indépendant. Cette absence, en dehors de ce qu’elle sous-entend de la politique culturelle lilloise, prive les amateurs de cinéma de nombreux avantages. On les retrouve pendant ces projections.
Au fond du bistrot de la gare St Sauveur, caché derrière la scène, un néon annonce la présence d’une salle de cinéma. Un grand écran, une cinquantaine de sièges et un vidéoprojecteur : tout d’un cinéma lambda. Pourtant, aucun ticket n’est nécessaire pour entrer et, projetée sur l’écran, la programmation annoncée est faite de vieux
classiques. Chaque journée est dédiée à un.e metteur.euse en scène en particulier. A 11h, c’est le matin des bambins, ce qui ne déroge pas à la règle : on fait découvrir aux enfants les films cultes de leurs parents.
Les adhérents sont au rendez-vous
Ce dimanche 5 avril, au programme : Peau d’âne de Jacques Demy suivie d’une après-midi dédiée à Agnès Varda. La moitié des sièges sont occupés, quelques familles mais aussi beaucoup d’étudiants sont venus voir la comédie musicale culte. Avant de lancer le film, un adhérant de Lille cinéphile introduit la séance et présente l’association. « On a créé l’association pour lutter contre l’absence de cinéma indépendant à Lille. Ça passe par ses projections mais on essaye aussi de voir ce que l’on peut faire au niveau municipal. On se réunit bientôt pour discuter des prochaines démarches. » L’initiative est claire, pas de cinéma indépendant, c’est des places de cinéma plus chères, une programmation pensée souvent uniquement pour capitaliser et moins de lieux pour accueillir des évènements ludiques autour du cinéma.
Cette introduction avant chaque séance fonctionne. Bien que la plupart des spectateurs ait découvert les projections via la programmation promue sur les réseaux, ils semblent tous touchés par les motifs de l’initiative. Un couple, venu avec leur fille de 12 ans, ont adhéré à l’association dès leur première venue : « C’est la troisième fois qu’on vient mais on a très vite adhéré, l’initiative est super et depuis qu’UGC a été racheté par Bolloré, on vient avec beaucoup de plaisir ici. Ça nous permet de faire découvrir de vieux films à notre fille. D’ailleurs on revient cet après-midi pour Agnès Varda. »
Une initiative qui convainc aussi le grand public
Les adhérents ne sont pas les seuls à mettre en avant la programmation, c’est d’ailleurs ce qui attire la plupart du public. Deux sœurs, fans de Jacques Demy, sont venues spécialement pour ça : « On a enfin la possibilité de découvrir ou de redécouvrir des films qu’on n’a jamais eu l’occasion de voir sur grand écran. » Voir tous ces films au cinéma, ça change tout. Ce matin-là, dans la salle, on entendait les rires et quelques fredonnements pendant les musiques cultes. On vit aussi le film à travers les réactions qu’il procure aux spectateurs assis à côté de nous.
Un groupe d’étudiantes le souligne : « La dernière fois qu’on est venu, c’était pour voir un vieux film qu’on ne connaissait pas. C’était un peu spécial mais ça nous met dans l’ambiance et au moins on découvre de nouveaux films. » Mais, pour elle, le gros avantage reste l’aspect financier : « On est étudiant, on n’a pas toujours 10 euros à dépenser dans une place de cinéma, alors avoir la possibilité d’y aller gratuitement c’est cool.»
A la sortie de la séance, les spectateurs semblent unanimes : le pari de l’association est réussi. Proposer une programmation original, gratuitement et éthiquement, c’est possible. Il reste tout de même des progrès possible, et c’est l’objectif : l’ouverture d’un lieu dédié, qui pourrait également projeter de nouveaux films et qui serait une
véritable alternative au cinéma classique.
Eugénie Michel
Edito : A la recherche de toujours plus de profit, le cinéma se trahit.
Le cinéma n’échappe plus à la logique du toujours plus. Toujours plus cher, toujours plus rentable, toujours plus optimisé. En France, le prix moyen d’une place dépasse désormais les 7,20 euros, et grimpe jusqu’à 15 euros dans les métropoles, selon le CNC. Une hausse constante, assumée, et accompagnée d’une multiplication de suppléments qui transforment progressivement chaque séance en séance de surconsommation.
Car derrière cette inflation, il ne s’agit pas seulement de couvrir des coûts. Il s’agit d’augmenter les recettes, systématiquement. Les grandes chaînes l’ont bien compris : le billet seul ne leur suffit plus. Les ventes de confiseries et de boissons, aux marges considérables, représentent jusqu’à 30 % du chiffre d’affaires d’un cinéma en France en 2025, selon le CNC. Tout est pensé pour les imposer : parcours dirigé, attente organisée, visibilité maximale. Le spectateur n’entre plus simplement dans une salle, il traverse un dispositif de consommation imposé.
La modernisation des salles participe de cette même logique. Sièges inclinables, écrans géants, son immersif : une montée en gamme permanente, qui permet surtout de segmenter l’offre et de justifier une hausse continue des prix. L’amélioration de l’expérience existe certes, mais elle sert avant tout un objectif simple : faire payer toujours plus.
À mesure que cette logique s’impose, le cinéma se transforme. Il n’est plus ce lieu dédié aux œuvres, à leur découverte et à ce moment suspendu où une histoire prend le dessus sur le reste. Il devient un espace calibré, optimisé, où chaque détail vise à maximiser la dépense du client et le gain de l’entreprise.
À force de vouloir gagner toujours plus, le cinéma ne risque-t-il pas de perdre ses spectateurs, mais surtout de se perdre lui-même ?
Gabin Rolland
Vidéo : Clara Catrin
Photo : Martin Canque
Mise en page : Tristan Derigny