Retour gagnant dans la vie active

A l’Ecole de la deuxième chance (E2C) Grand Lille, la pratique sportive fait partie intégrante de l’accompagnement vers l’emploi des jeunes. Parmi les activités proposées, le tennis de table, pratiqué en partenariat avec le club Lille Métropole Tennis de Table (LMTT), rassemble des jeunes le jeudi après-midi durant une heure. Et si le sport était l’un des outils pour aider ces jeunes à s’insérer dans le monde professionnel ? Anne Capeau, chargée de développement de projet à l’E2C et Théo, animateur de la séance effectuant un service civique au sein du club LMTT, expliquent les bienfaits d’une pratique du sport et les liens entre emploi et sport.

Un jeudi après-midi, dans la salle de tennis de table du club LMTT, les jeunes âgés de 16 à 25 ans s’affrontent autour des tables. Dans une ambiance conviviale au son des rebonds des balles, ils jouent, rigolent et se dépensent. Pour ces jeunes sans diplôme ou avec un bac +1 minimum, cette séance crée une certaine dynamique collective et leur permet de prendre confiance en soi dans un cadre ludique. Tous suivent, grâce à l’E2C, un parcours de plusieurs mois qui doit les conduire vers un emploi, une formation ou une alternance.

Complexe sportif Micheline Ostermeyer, situé dans le quartier de "Moulins" et inauguré en 2017.

Complexe sportif Micheline Ostermeyer, situé dans le quartier de « Moulins » et inauguré en 2017.

Un parcours du combattant pour trouver un emploi

Trouver un emploi est compliqué pour les jeunes d’autant plus si le jeune est sans diplôme ou peu diplômé.  Cependant le diplôme n’explique pas tout. Compétences de base, logement mais aussi confiance en soi, savoir-être ou rythme de vie : autant de freins qui s’additionnent.  D’après l’Insee, 12,9% des 15-29 ans en 2026 ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. L’enjeu d’un accompagnement est essentiel afin d’éviter l’exclusion sociale et une pauvreté accrue des jeunes, une tranche d’âge davantage touchée que l’ensemble de la population.  

Au sein du programme de l’E2C, le sport est pensé comme un levier direct vers le monde professionnel.  « Dans le sport, on développe des compétences réutilisables en entreprise », souligne Anne Capeau. Le sport est par conséquent un véritable révélateur de compétences comportementales, ces savoirs-être aujourd’hui indispensable aux yeux des recruteurs.

« On pourrait croire que c'est un sport individuel sans intérêt pour la sociabilisation »

Service de Bryan, élève de l'E2C Grand Lille, lors de l'entraînement de tennis de table.

Service de Bryan, élève de l’E2C Grand Lille, lors de l’entraînement de tennis de table.

Alors que l’on perçoit souvent la pratique du tennis de table comme un exercice individuel, Théo, l’encadrant, y voit un outil de sociabilisation : « On pourrait croire que c’est un sport individuel sans intérêt pour la sociabilisation, mais on privilégie le travail d’équipe à l’opposition. » Le sport développe également des réflexes essentiels au travail en équipe : « C’est hyper bon pour la concentration et pour l’adaptation. Si tu as un niveau plus fort, tu dois t’adapter à des niveaux plus faibles. »  Un jeune capable de s’ajuster sur la table saura en faire tout autant au sein de son entreprise.

80 000 jeunes sont en situation de décrochage scolaire. Pour des jeunes déscolarisés depuis plusieurs mois, se présenter chaque jeudi à une séance fixée à l’avance permet de réintégrer les contraintes de la vie active : se lever, respecter un horaire et tenir son engagement envers un groupe.

À travers des séances ludiques qui intègrent peu à peu de la technique, les jeunes constatent leurs progrès de semaine en semaine. Cette dynamique d’apprentissage par la réussite développe une assurance nouvelle, immédiatement réinvestie lors des stages et des alternances.

Bilan de fin de séance pour les élèves, avec Anne Capeau et un encadrant du LMTT.

Bilan de fin de séance pour les élèves, avec Anne Capeau et un encadrant du LMTT.

Une fois l’heure de sport achevée et les raquettes rangées, les jeunes retournent chez eux. Mais quelque chose a changé : l’atmosphère est détendue.

Si une partie de tennis de table ne suffit pas à elle seule à décrocher un emploi, elle remet en mouvement des jeunes. Une dynamique payante, puisqu’en moyenne, après cinq à six mois passés à l’E2C, la majorité d’entre eux concrétise un projet professionnel.

Elise Fortuné

Photos : Victor Wignoble

Vulgarisation :

Le débat entre justice sociale et justice punitive

L’E2C et sa mission de réinsertion s’attaquent en réalité à une problématique de fond. En effet, le décrochage scolaire et social peut constituer un facteur important de délinquance. Les études de sociologie convergent vers ce constat, qui doit impulser des réflexions sociales : s’attaquer aux situations d’inégalités sociales qui produisent de la délinquance serait efficace pour la réduire. L’E2C s’inscrit donc dans une démarche préventive, considérant qu’il “vaut mieux prévenir que guérir”. Une approche qui renvoie donc à un concept politique : la justice sociale.  

De l’autre côté du miroir : la justice punitive. Cette alternative propose d’intervenir après le passage à l’acte, en investissant massivement dans le milieu carcéral et en durcissant les peines. L’isolement social définitif des criminels serait en effet le seul moyen de protéger les victimes. La tension entre ces deux visions a ressurgi dans l’actualité, à l’occasion de l’examen et du vote du Projet de loi relatif à la protection des enfants, adopté par l’Assemblée Nationale le 21 juillet dernier. 

 

A l’origine dans le texte, des mesures visant à améliorer le suivi des enfants confiés à l’Ase (Aide sociale à l’enfance) afin de leur éviter des expériences négatives qui pèsent lourdement sur leur avenir social. La gauche appelait également à une remise en question des enquêtes, qui mènent rarement à des condamnations, et sont culpabilisantes pour les victimes. Mais sous l’impulsion du gouvernement et de parlementaires plus à droite de l’échiquier politique, la dimension pénale a fini par prendre une place beaucoup plus importante. 

 

Or, la justice sociale n’a pas vocation à faire disparaître la délinquance dans l’immédiat, mais engage un processus social sur le long terme. Elle pourrait ainsi être complétée par la justice punitive qui traite les cas des individus qui sont malgré tout passés à l’acte, avec des peines proportionnelles aux préjudices commis.

Mais cette solution hybride soulève toujours la même problématique de répartition du budget. En effet, selon les chiffres de l’Assemblée Nationale, dans le Projet de loi de Finance 2026, le budget de l’Administration Pénitentiaire est 5 fois supérieur à celui de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, qui aide les jeunes dans des situations sociales compliquées. 

La justice sociale reste donc une cause parmi tant d’autres, qui demande d’importants moyens. Mais seules des volontés politiques claires permettront de les débloquer.

   

Elena Rigaud

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