Le collectif Résistance au Travail Obligatoire (RATO) réunit depuis 2025 des allocataires du RSA, de l’AAH et autres personnes précaires. Il s’agit de s’organiser face à un basculement : d’un système d’aide à un système de contrôle, où l’accès aux droits est conditionné par le travail.
Jeudi 12 mars, 18 heures. Au café coopératif « les Sarrazins », à Lille, Charlotte prend des notes dans un agenda datant de 2018. Elle vient ici pour la première fois. Venue chercher des réponses à un problème lié à son Allocation adulte handicapé (AAH), elle se retrouve au cœur d’une discussion plus large : qu’est-ce qu’une aide sociale protège encore, quand tout semble renvoyer à la capacité de travailler ?
Le collectif RATO, pour Résistance Au Travail Obligatoire, est né à Lille en janvier 2025. Ici, on se retrouve une ou deux fois par mois en assemblée : des allocataires du RSA ou de l’AAH, des chômeurs, des syndicalistes, des artistes précaires… Tous partagent la même colère : le durcissement des conditions d’accès aux aides sociales, notamment depuis la loi « Plein emploi » (2023). Cette dernière impose, entre autres, une inscription automatique à France Travail et jusqu’à quinze heures d’activité hebdomadaire pour les bénéficiaires du RSA.
Travailler pour avoir « une vie digne »
Pour les membres du collectif, ces mesures renforcent une logique plus ancienne : faire du travail la condition centrale de l’accès aux droits et même de l’existence : « Dans les ESAT [les établissements et services d’aide pour personnes en situation de handicap], on considère souvent que c’est par le travail que les personnes sont accompagnées », explique une participante, « comme si sans travail on ne pouvait pas avoir une vie digne ». Derrière cette phrase, c’est tout un changement que RATO dénonce : on ne lutte plus seulement contre la pauvreté, mais contre celles et ceux qui n’entrent pas dans la norme productive.
Travailler, mais jusqu’où ?
Les assemblées de RATO sont ouvertes et permettent de partager des expériences, mais aussi et surtout de décrypter les réformes sociales pour mieux s’organiser. Ce soir-là, Serge, membre de l’association AC Chômage, raconte l’histoire d’une mère célibataire de 40 ans, allocataire du RSA, bénévole dans une maison de retraite. Elle espère être embauchée un jour pour ce travail qu’elle fait déjà gratuitement, alors qu’elle a des problèmes de santé.
Les témoignages montrent un problème plus large : non seulement il faut travailler pour accéder à certains droits, mais le travail lui-même est parfois vidé de son sens. Pierre, membre du collectif, évoque une femme qu’il a rencontrée. Elle travaillait auparavant à l’accueil dans les gares, pour aider les voyageurs en difficulté. Aujourd’hui, explique-t-il, elle est devenue « un portique humain » chargé de contrôler les billets.
S’organiser collectivement face aux réformes
Le collectif tente de construire des réponses concrètes : des permanences administratives sauvages sont parfois organisées devant les caisses d’allocations familiales pour aider les personnes à comprendre leurs droits ou à contester une sanction. « Les recours existent, mais beaucoup de gens abandonnent », estime Pierre, pour évoquer la complexité des démarches.
RATO mène aussi des actions publiques : tractages devant les agences de la CAF ou de France Travail, collecte de contrats d’engagement anonymisés, etc. Serge participe régulièrement aux « comités de liaison » entre France Travail et les associations de chômeurs. « Je demande les chiffres des radiations, le nombre de sanctions… Ça les embête un peu, mais moi je m’en fous », raconte-t-il.
Dans le Nord, environ 95 000 personnes touchent le RSA. Pour une personne seule, cela représente à peine 640 euros par mois. Mais pour les membres de RATO, l’enjeu va au-delà de l’argent. Il s’agit surtout de briser l’isolement.
Lounaé Benaitreau
Edito – RSA conditionné = Travail forcé
De Pôle Emploi à France Travail (gratuit). Depuis le 1er janvier 2025, le revenu de solidarité active (RSA) est conditionné à 15 à 20h d’activité non rémunérée par semaine. Une aubaine pour les entreprises : pourquoi dépenser (même un SMIC) pour embaucher des travailleurs lorsque l’Etat leur offre sur un plateau une main d’œuvre à exploiter gratuitement ? La loi ne prévoit aucun encadrement sur la nature de ces heures d’activité qui peuvent être des temps de formation, de stage, d’engagement associatif… mais qui sont bien souvent des emplois à mi-temps voire plus qui ne coûtent donc rien à l’entreprise. Solidarité active… avec les patrons, c’est bien ça ? 200 Md d’aides publiques aux entreprises chaque année : nécessaire pour la croissance et le “ruissellement” voyez-vous. 640 euros par mois (deux fois moins que le seuil de pauvreté) pour celles et ceux que le système exclut et précarise : n’y pensez plus. “La guerre aux pauvres remplace la lutte contre la pauvreté” alerte le rapporteur spécial à l’ONU sur les droits de l’homme. Mais attention, ne soyons pas trop durs avec le ministère du Travail, le but de cette réforme est “le renforcement de la confiance en soi et de la capacité à agir” des allocataires. La capacité à agir de France Travail se fait, elle, attendre : plus de deux ans que la réforme est en expérimentation dans 49 départements français (dont le Nord), toujours aucun chiffre communiqué sur les radiations et retraits du RSA aux allocataires qui ne se sont pas pliés à ce travail forcé.
Clémentine Moreau